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  • : PEAUX-ROUGES Limoges
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  • : Site d'information des Redskins de Limoges, collectif antifasciste informel et contre-culturel. Nous avons la conviction que si la première étape de la lutte antifasciste se joue bel et bien sur le terrain des idées, l'échéance suivante sera celle de la confrontation physique. Notre objectif est donc de sensibiliser les organisations et personnes à la nécessité de se préparer mentalement et physiquement contre le fascisme. mail: peaux_rouges@yahoo.fr
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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 12:33

Article du Secours Rouge International, relayé par nos camarades de Feu de Prairie. Là où il y a de la lutte il y a de l'espoir !

L'antifascisme militant c'est le parti de la vie contre le parti de la mort !

 

De 1933 à 1939, un million d’Allemands ont été appréhendés et 275.000 condamnés pour activité antifasciste à 600.000 années de prison ; il y avait en permanence entre 150 et 300.000 Allemands dans les camps de concentration — sans compter les Allemands détenus pour motifs racistes. En 1939 par exemple, il y avait 112.000 personnes en prison après une condamnation politique, 27.000 "politiques" en attente de jugement, et 160.000 autres enfermés sans jugement dans les camps de concentration. Avec la guerre, le nombre des détenus allaient augmenter encore : Résistants, familles de résistants, travailleurs déportés indisciplinés, otages, allaient rejoindre les camps de concentration.

 

Dans les camps de concentration et d’extermination, les SS employaient un grand nombre de détenus comme auxiliaires : chefs de chambrée, employés de bureau, chefs d’équipe dans les ateliers, personnel d’entretien, etc. Occuper une de ces places augmentait considérablement les chances d’échapper à la mort. C’est d’abord aux prisonniers allemands de droit commun que les SS confièrent ces postes, mais leurs vols et leurs trafics perturbaient l’ordre des camps. Les militants communistes noyautèrent peu à peu l’administration des camps. Ils parvinrent, grâce à une utilisation centralisée et rationnelle des possibilités ainsi offertes, à donner aux SS l’apparence d’une "bonne administration" tout en développant un vaste réseau de solidarité et de lutte. Partout où ils purent infiltrer l’appareil des camps, la condition des déportés s’améliora, tandis que les droits communs volaient la nourriture des détenus et que les organisations chauvines polonaises et ukrainiennes rivalisaient avec les SS dans la persécution des Juifs et des Russes.

 

Les communistes allemands constituèrent dans tous les camps une organisation clandestine, mais c’est à Buchenwald, près de Weimar, qu’elle fut la plus développée et la plus efficace. Buchenwald était l’un des plus grands camps de concentration sur le territoire de l’Allemagne. 239.000 personnes y ont été détenues à partir de 1937. 56.000 prisonniers de 18 nationalités y ont trouvé la mort.

 

Au printemps 1942, l’organisation clandestine avait pris le contrôle de presque toutes les fonctions "civiles" du camp. Elle sauva la vie de nombreux condamnés à mort. Un des procédés consistait à échanger l’identité du condamné avec celle d’un détenu ordinaire qui venait de mourir : on enlevait au détenu condamné le morceau de peau tatoué de son numéro et on lui retatouait le numéro du détenu décédé. Un autre procédé consistait à déclarer le condamné atteint du typhus et à l’affecter dans les locaux de quarantaine où les SS n’osaient pénétrer. L’organisation de Buchenwald réussit à monter le système médical équipé de matériel volé aux SS ; elle assurera la solidarité alimentaire envers les malades et les prisonniers de guerre soviétiques privés de nourriture, mit au point un service d’information alimenté par une radio clandestine.

insurrection-buchenwald.png

Elle fut à l’origine de la création d’un Comité international (ILK) en aidant à la constitution d’une organisation clandestine par nationalité (onze organisations nationales furent finalement membres de l’ILK). Elle obtint de remarquable succès dans le sabotage la production de guerre dans les usines employant la main d’œuvre déportée. A Dora (qui dépendait de Buchenwald et où on produisait les fusées « V 2 »), 80% de la production étaient mis au rebut ; à l’usine Gustloff, la production chuta de 55.000 fusils à quelques milliers avec le début du travail concentrationnaire, et les trois quarts de la production fut par la suite renvoyés par la Wehrmacht comme inutilisables. Il était prévu de produire 10.000 pistolets par mois, mais la production resta "à l’essai" pendant deux ans, et dans l’intervalle, une quantité incroyable de matières premières et d’énergie avait été délibérément gaspillée.

L’organisation clandestine constitua une branche militaire, l’Organisation Militaire Internationale (IMO), dans la perspective d’une insurrection armée. Le service « armement », dirigé par Franz Bera, avait réunis et caché 91 fusils avec 2500 cartouches, une mitrailleuse avec 2000 cartouches, vingt armes de poing, 200 cocktails molotov, des grenades artisanales, des couteaux, des cisailles, etc. Certaines armes avaient été construite au camp à partir de pièces volées une à une dans les usines d’armement. Pour protéger le secret de toute cette activité, elle développa au plus haut point l’espionnage des autorités SS et liquida discrètement de nombreux mouchards.

 

Aux derniers jours du camp, l’organisation de Buchenwald parvint à empêcher le départ de 21.000 de détenus dans les « marches de la mort ». Le 11 avril 1945, à 11 heures du matin, les troupes américaines approchent (on entend le grondement de la canonnade) et les unités SS des casernes jouxtant le camp reçoivent l’ordre d’évacuation. Le massacre de tous les prisonniers restant est à craindre et, dans le même moment, la désorganisation de la garnison est à son comble. Le moment est choisi par l’IMO pour déclencher l’insurrection armée. Chaque groupe national reçoit ses instructions et ses armes. Les miradors et les bâtiments clés sont pris d’assaut.

Voici le témoignage de Pierre Durand, un des combattant français :« Au pas de course, Henri Guilbert revient de l’état-major international. Le signal est donné : on passe à l’attaque ! Le colonel Manhès et Marcel Paul transmettent leurs directives : "Ordre est donné au commandant de la compagnie de choc de se rendre au Block 50 accompagné de dix hommes pour prendre livraison des armes destinées aux unités françaises." Dans une course effrénée, nous descendons les rues du camp pour aboutir rapidement au lieu indiqué. Un camarade allemand nous indique du doigt notre destination. Nous pénétrons dans une immense cave remplie de charbon. Deux détenus allemands, munis de pelles, avec une énergie rageuse, écartent le charbon et dégagent le mur du fond, Puis à l’aide de gros marteaux, sur toute la longueur du mur, font voler en éclats une mince cloison derrière laquelle nous découvrons un petit arsenal : fusils, revolvers, munitions, grenades. Rapidement nous sont remises les armes destinées aux forces françaises. Quelques minutes plus tard, nos quatre compagnies reçoivent leur contingent d’armes. Le colonel Manhès, Marcel Paul me transmettent les ordres. Notre unité rejoint rapidement le secteur indiqué et dix minutes plus tard les 120 hommes de la compagnie de choc, fusils et grenades en main, montent au pas de course à cette immense place d’appel... La compagnie de choc atteint son objectif : la porte, le Bunker, les locaux administratifs sont investis. Les SS surpris, en proie à la panique, décampent à toute vitesse. »

 

A 14H30, les 850 combattants de l’IMO ont libéré le camp dans un bref mais violent combat contre des SS démoralisés et rapidement débandés. 150 gardes SS avaient été capturés, 1.500 fusils, 180 lances-fusée antichar "Panzerfaust" et 20 mitrailleuses récupérés. A 16H les premiers soldats américains entrent dans le camp. Le premier officier allié à pénétrer à Buchenwald témoigne : « Nous entrons dans le camp : aucune trace de combat ; il n’y a pratiquement aucune résistance des S.S. (…) Ça et là, dans le camps, nous apercevons certains hommes qui ont perdu déjà l’aspect de déportés politiques. Ils portent des grenades accrochées à la ceinture, des fusils, des Panzerfaust ; ils donnent l’impression de vouloir constituer une force révolutionnaire dans le camp. »

 

Une semaine plus tard, le 19 avril 1945, les déportés rassemblés sur la place d’appel prêtèrent le serment suivant :

« Nous, les détenus de Buchenwald, nous sommes venus aujourd’hui pour honorer les 51.000 prisonniers assassinés à Buchenwald et dans les Kommandos extérieurs par les brutes nazies et leurs complices. 51.000 des nôtres ont été fusil lés, pendus, écrasés, frappés à mort, étouffés, noyés, empoisonnés et tués par piqûres. 51.000 pères, frères, fils sont morts d’une mort pleine de souffrances, parce qu’ils ont lutté contre le régime des assassins fascistes. 51.000 mères, épouses et des centaines de milliers d’enfants accusent. Nous, qui sommes restés en vie et qui sommes des témoins de la brutalité nazie, avons gardé avec une rage impuissante la mort de nos camarades. Si quelque chose nous a aidés à survivre, c’était l’idée que le jour de la justice arriverait. AUJOURD’HUI NOUS SOMMES LIBRES Nous remercions les armées alliées, les Américains, les Anglais, les Soviétiques, et toutes les armées de libération qui luttent pour la paix et la vie du monde entier. Nous rendons hommage au grand ami des antifascistes de tous les pays, à l’organisateur et initiateur de la lutte pour un monde nouveau, que F.D. Roosevelt [qui venait de mourir]. Honneur à son souvenir. Nous ; ceux de Buchenwald, Russes, Français, Polonais, Tchécoslovaques et Allemands, Espagnols, Italiens et Autrichiens, Belges et Hollandais, Luxembourgeois, Roumains, Yougoslaves et Hongrois, nous avons lutté en commun contre les SS, contre les criminels nazis, pour notre libération. Une pensée nous anime NOTRE CAUSE EST JUSTE, LA VICTOIRE SERA NOTRE. Nous avons mené en beaucoup de langues la même lutte dure et impitoyable. Cette lutte exigeait beaucoup de victimes et elle n’est pas encore terminée. Les drapeaux flottent encore et les assassins de nos camarades sont encore en vie. Nos tortionnaires sadiques sont encore en liberté. C’est pour ça que nous jurons, sur ces lieux de crimes fascistes, devant le monde entier, que nous abandonnerons seulement la lutte quand le dernier des responsables sera condamné devant le tribunal de toutes les nations : L’écrasement définitif du nazisme est notre tâche. NOTRE IDEAL EST LA CONSTRUCTION D’UN MONDE NOUVEAU DANS LA PAIX ET LA LIBERTE. Nous le devons à nos camarades tués et à leurs familles. Levez vos mains et jurez pour démontrer que vous êtes prêts à la lutte. »

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 15:18

Au début des années 30, les JGS en Belgique forment l'équivalent (sur la ligne politique) en France des TPPS et de la tendance Gauche Révolutionnaire au sein de la Section Française de l'Internationale Ouvrière menée par Marceau Pivert. Il y eu également à cette période des JGS en France, avec les mêmes techniques de combats sous les conseils de Serge Tchakhotine, mais ils ont surtout été des troupes de réserves pour les TPPS lors d'actions de terrain contre le fascisme, et leur rayonnement ne dépassa pas l'ile de France.

 

Alain Colignon, licencié d'histoire et auteur de différents travaux sur l'extrême droite, a étudié les Jeunes Gardes Socialistes en Belgique, cette tendance jeune révolutionnaire et antifasciste au sein du réformiste Parti Ouvrier Belge (l'équivalent du PS-SFIO en France à cette époque) et livre une étude de 44 pages bien documentées à leur sujet « Les Jeunes Gardes Socialistes, ou la quête du Graal révolutionnaire (1930-1935) » dont nous reproduisons ici le chapitre 4 « Un peuple Jeune Garde, un style Jeune Garde, un Etat Jeune Garde ? ».

 

(Le texte en entier:)

http://www.cegesoma.be/docs/media/chtp_beg/chtp_08/chtp8_007_colignon.pdf

 

 

La croissance du « peuple JGS » prit de l’ampleur tandis que s’ankylosait l’appareil économique et que s’allongeaient les files de chômeurs 66. Durant l’année 1931-1932, le nombre total des sans-emploi s’éleva de 207.378 à 318.680 unités. En 1932 et de manière simultanée, la poussée ascensionnelle que connaissait le mouvement parut tourner au raz-de-marée. De semaine en semaine, les inscriptions se multiplièrent. Lorsqu’il inaugura le congrès annuel tenu à Gand les 29 et 30 octobre 1932, le secrétaire national Godefroid put faire de son rapport moral un bulletin de victoire . A cette date en effet, 13.900 affiliés étaient recensés.

 

La création de sections s’était intensifiée au Borinage, dans le Pays noir ainsi qu’à Bruxelles, qui jusque-là était resté un peu à la traîne. Le recrutement piétinait encore dans le Namurois ainsi que dans l’arrondissement de Dinant-Philippeville, où on ne trouvait que 122 JGS pour 10.099 affiliés au POB. C’était dans la région liégeoise que le bond en avant se révélait le plus spectaculaire puisque de 900 en 1931, le nombre de Jeunes Gardes était passé à 2.000 à l’automne 1932 et à 5.000 en 1934. C’était très bien et l’on pouvait espérer faire mieux dans la mesure où la fédération liégeoise du Parti possédait 70.412 membres… .

 

 

 

Un léger nuage ternissait toutefois ces riantes perspectives. La progression en Flandre, réelle, ne parvenait pas à déborder les terres de vieille implantation socialiste. Le plat pays eut beau doubler sur le papier le nombre des groupes JGS et ajouter encore en 1933 quelque 1.700 adhérents aux 1.200 de 1932, cela ne donnait toujours qu’un capital humain inférieur à celui que l’on pouvait comptabiliser aux heures fastes de 1923.

 

Malgré ces légers mécomptes, l’augmentation ne connut aucun essoufflement en 1933 grâce aux nouveaux apports du côté wallon. La communauté Jeune Garde se flattait alors d’aligner 25.000 adhérents et se disait assurée d’en regrouper bientôt 30.000, voire davantage. C’était une communauté prospère qui avait profondément modifié sa façon de se présenter, et qui, grandissant par le nombre, avait vu grandir pareillement ses ambitions.

 

jeune garde socialiste

 

Changement de style d’abord. Tout avait débuté au mois d’août 1931. Jusque-là, en bon fils du rationalisme et du positivisme, le socialisme belge avait fait usage avec une certaine modération de la symbolique politique même si son émergence en tant que formation de masse s’était accompagnée de techniques de propagande plus élaborées que celles de ses rivaux. Elles pouvaient sembler encore bien rudimentaires en 1930 par rapport à ce qui se faisait déjà à l’étranger. Ceux qui se réclamaient de ses idéaux se satisfaisaient en brandissant le drapeau rouge et en occupant l’espace public à la date du 1er mai. L’Internationale était certes chantée « religieusement » et les « grands hommes » se voyaient célébrés non moins « pieusement », mais ses chefs n’avaient pas estimé pour autant devoir procéder à des tentatives de liturgisation de la vie publique.

 

 

 

A l’instar des aînés, la Jeune Garde exhibait lors des manifestations drapeaux et brassards rouges, tout en arborant comme il se devait son insigne au fusil brisé. Cela n’allait guère au delà. Avec l’apparition du Parti communiste, la musique aurait pu être différente puisque celui-ci, après les tâtonnements d’usage, eut tendance à accentuer l’aspect ‘prolétarien’ de son image. Le nouveau venu, tenu par le POB pour un “briseur de l’unité ouvrière”, était toutefois trop maigriot pour flatter l’imagination de l’appareil socialiste. Le déclic essentiel vint d’outre-Rhin, de la social-démocratie allemande pour être précis. En août 1931, une délégation JGS s’était déplacée à Francfort-sur-le-Main pour assister à un rassemblement de masse de la Sozialistische Arbeitersjugend (SAJ). Plusieurs dizaines de milliers d’adolescents avaient défilé devant elle, clairons sonnant et tambours roulant. Elle était revenue d’Allemagne très impressionnée par la démonstration ; un de ses membres, Léo Collard, avait estimé qu’il était possible de réaliser la même chose en l’adaptant au cadre belge.

 

 

 

Il ne s’agissait cependant pas d’une soudaine révélation. A gauche, l’intelligentsia avait eu depuis plusieurs années déjà l’occasion de méditer à ce propos les réflexions d’Hendrik De Man sur les éléments constitutifs de l’engagement militant. Délaissant l’économisme cher aux milieux socialistes pour la psychologie collective, cet intellectuel de haut vol avait en effet consacré un chapitre de son fameux Au-delà du marxisme (1927) au symbolisme empreint de religiosité qui savait parler au coeur des masses laborieuses. Et il avait de surcroît réhabilité le facteur émotionnel puisque d’après lui, “(…) la vigueur de la pensée socialiste provient précisément de ce qu’elle donne une forme rationnelle à une aspiration émotionnelle aussi éternelle et aussi universelle à la société humaine elle-même…”.

 

 

 

A la suite de Hendrik De Man et comme le fera peu après Serge Tchakhotine, Collard et ses amis découvraient que… “Parmi les différents éléments qui conditionnent la puissance, (deux sont essentiels) … : l’uniforme et les chants. (…) Les jeunesse socialistes allemandes ont ainsi créé plus qu’un uniforme : un véritable équipement de classe. Lorsqu’elles défilent dans les rues d’une ville, l’atmosphère est immédiatement créée. L’effet psychologique est énorme. C’est la démonstration concrète – il n’en est pas de plus éloquente – de l’identité existant entre tous les membres. L’esprit de groupe, de classe, est immédiatement créé. Les chants collectifs lui donnent une âme…” . Afin de procurer à la Jeune Garde ce supplément d’âme, Collard réussit à convaincre les militants présents au congrès de Charleroi (7-8 novembre 1931) de faire adopter au mouvement un signe de reconnaissance clair, identifiable par les adversaires comme par les amis. Sa suggestion fut discutée mais, malgré certaines réticences, elle fut finalement approuvée.

 

 

 

La volonté d’intensifier le sentiment d’appartenance communautaire par le recours à une symbolique vestimentaire appropriée existait en Belgique bien avant l’été 1931. Si, comme nous l’avons dit, la famille socialiste avait dès 1926 mis sur pied des Milices de Défense ouvrière accoutrées d’une esquisse d’uniforme (costume de ville, casquette, giberne en bandoulière et ‘canne de jonc’), c’est le minuscule Faisceau belge du marquis de Beauffort, inspiré comme son nom l’indique par l’équipée mussolinienne, qui semble avoir été le premier à introduire cet usage dans notre pays en affublant ses (rares) adeptes d’une chemise noire. C’était au printemps 1923. Après avoir absorbé le Faisceau, la Légion nationale de Henry Graff puis de Paul Hoornaert récupéra la chemise noire à son compte pour en revêtir ses Sections de Protection. Elle estimait elle aussi que cela permettrait de “renforcer la cohésion et la discipline en effaçant les différences sociales” entre les adhérents.

 

Les souvenirs du conflit mondial, de la grande fraternité guerrière baptisée par le fer, le sang et la boue des tranchées demeuraient très présents. Lancée en avril 1923, la mode légionnaire du port de la chemise noire et du béret alpin n’acquit une très relative visibilité dans les rues qu’à partir de 1925. Nationalisme oblige, la chemise était censée reproduire les sarreaux foncés des ‘glorieux combattants de 1830’… Puis, comme le noir évoquait par trop le fascisme transalpin, les chemises de la Légion bleuirent au début de 1932.

 

 

 

Les JGS l’avaient précédée de quelques mois dans ce choix esthétique. Les réserves formulées quant à l’adoption de la chemise découlaient du fait que la Jeune Garde, dans son ensemble, ne se tenait pas pour une milice supplétive. Les Milices de Défense ouvrière pouvaient parfaitement remplir cet office. Son antimilitarisme foncier dut aussi jouer dans les hésitations. Enfin, d’aucuns répugnaient à devoir endosser un ‘uniforme’ qui risquait d’être dispendieux en un temps de crise et de chômage. Les dirigeants durent à nouveau mettre les pendules à l’heure : “Nous voulons simplement une coiffure et une chemise avec cravate, c’est tout. (…) Mais il serait souhaitable que l’on n’aboutisse pas à un éparpillement, que les Jeunes Gardes du Brabant soient habillés d’une telle façon et ceux du Borinage d’une autre façon. (…) Il faut un uniforme de la FNJGS comme il y en a un en Allemagne. Un uniforme fédéral et en dessous, une conscience fédérale (sic) ! Du caporalisme prussien ? Non, camarades, des consciences claires et disciplinées”.

 

 

 

Le comité national dut donner des directives précises en janvier 1932 afin d’éviter “des catastrophes” (voir, par exemple, les jeunes changer de tenue de région à région ou de commune à commune) et pour que se popularise ce qu’il avait baptisé euphémiquement “l’uniforme international” : la chemise bleue, la cravate rouge ainsi que le démocratique béret basque. Par mesure de sécurité, le comité priait instamment les présidents des comités locaux de faire la chasse “à ces casquettes et képis de garde champêtre”incongrus dans une tenue vestimentaire qui se voulait austère comme la Révolution.

 

Les éléments étrangers à la famille socialiste ne manquèrent pas d’ironiser sur ces étranges pacifistes en uniforme. Les cadres du mouvement, eux, espéraient bien que grâce à ces initiatives, on assisterait sous peu à la naissance d’une “mystique JGS” et que leur communauté en sortirait renforcée.

 

Apparemment, ces efforts trouvèrent leur récompense. Le port de la chemise bleue se répandit comme une traînée de poudre. Des groupes plus ou moins ordonnés de Jeunes Gardes paradèrent déjà accoutrés de la sorte le 1er mai 1932. Ils firent, à en croire la presse militante, grosse impression. Le mouvement accentuait parallèlement son raidissement doctrinal. Se présentant sans complexe comme le fer de lance du socialisme, il s’appliqua à mettre en place tout un rituel qui avait pour fonction d’affirmer sans cesse son identité, sa cohésion. Les « conseils » prodigués sur le mode impératif plurent dès lors sur les fédérations régionales : “La Jeune Garde doit apprendre à ses affiliés les habitudes d’ordre, d’économie, de discipline en exaltant l’esprit de sacrifice. (…) Il faut adopter l’uniforme qui fera jaillir de nos cortèges une impression de force et de grandeur ! - La question des drapeaux : faisons comme nos camarades allemands. Plaçons en tête de nos cortèges dix, quinze, vingt drapeaux rouges immenses, tout rouges, sans inscription, que nous brandirons à bout de bras ! (…).

 

 

 

- Rénovons nos cortèges. Que chaque chef de groupe ait son mot d’ordre, qu’il criera et qui sera repris ensuite sur un rythme de marche. Par exemple : guerre à la guerre ! A bas le fascisme ! Du travail et du pain ! Place au travail ! Et de l’ordre, s’il vous plaît !”.

 

Bientôt, le libre choix du slogan devint impossible. Le congrès de Frameries (28-29 octobre 1933) porta son choix sur trois cris officiels. On fut donc prié de scander en tendant à trois reprises le poing droit : “Pour plus de justice : JGS / Pour le Travail-Roi : JGS / Plus jamais de guerre : JGS”.

 

La discipline avait désormais pris rang de vertu cardinale. Les dirigeants des groupes se devaient de montrer de ‘la poigne’. On réclamait, on exigeait des cadres un comportement de ‘chefs’. On réclamait, on exigeait des affiliés une plus complète implication dans le mouvement, une adhésion plus complète à ses normes : “Prière de ne pas endosser la chemise bleue et, en même temps, de se coiffer d’un chapeau ou d’une casquette. Bannir aussi les foulards et les bretelles. En outre, l’uniforme ne doit être arboré que dans les congrès et les manifestations de masse. Il est défendu de le mettre tous les jours et pour des choses insignifiantes…”.

 

 

 

En octobre 1932, l’insigne aux Trois Flèches venant de l’Eiserne Front, le Front d’Airain des sociaux-démocrates allemands, effectuait à son tour son entrée parmi les jeunesses socialistes via les Milices de Défense ouvrière, réactivées quelques mois auparavant grâce à un coup de pouce JGS. Sa diffusion fut rapide. D’abord parce que le symbole, graphiquement supérieur au fusil brisé, exprimait davantage, dans le contexte de l’époque, la volonté de vaincre le fascisme. Ensuite, parce qu’en le portant, on affichait sa solidarité avec les camarades d’outre-Rhin, qui s’efforçaient alors de résister aux coups de boutoir du nazisme. En les contemplant, les affiliés devaient se pénétrer de l’idée que ces flèches représentaient l’Activité, la Discipline et l’Esprit de sacrifice, vertus cardinales de l’antifascisme.

 

 

 

Le colportage du journal JGS fut lui-même l’objet de la sollicitude militante car sa diffusion devait contribuer à asseoir le prestige de l’organisation. Il n’était plus question de solliciter le passant humblement, comme à regret. Le colportage devait idéalement se réaliser par groupe de 10 à 15 Jeunes Gardes en tenue, avec clairons, tambours “ou petit orchestre”. La musique achevée, un porte-voix annonçait la vente au moyen de “formules claires, simples et nettes, du style : ‘Ici, JGS, la jeunesse qui lutte ! Travailleur, apprends à connaître JGS ! JGS exige la jeunesse et la paix !’”.

 

 

 

La tonalité des conférences organisées par le mouvement devint elle-même très différente de ce qu’elle était naguère. Celles-ci étaient désormais précédées par “une semaine” de propagande intensive. La façade du local qui devait les accueillir était abondamment ornée de drapeaux rouges plusieurs jours avant leur tenue. Vingt-quatre heures avant la date fatidique, c’était au tour de la salle d’être décorée de drapeaux, de banderoles, de slogans. Les militants chargés du service d’ordre, en tenue, recevaient leurs instructions une demi-heure avant l’ouverture des portes et étaient passés en revue par le chef de section.

 

On leur demandait surtout d’observer “une attitude digne”, de ne pas fumer, de ne pas bavarder, de ne pas s’appuyer au mur. La soirée débutait immanquablement par l’Internationale, que les JGS saluaient “poing fermé, à hauteur de la tempe”. Des adhérents, en civil, éparpillés dans la salle à des points stratégiques, se levaient et saluaient à leur tour “pour entraîner la foule à le faire”. Chaque orateur était invité à traiter d’un seul sujet pendant une trentaine de minutes pour ne pas fatiguer l’attention de l’auditoire. Entre chaque intervention retentissait un “chant socialiste”, ou s’exhibait un choeur parlé énonçant de mâles paroles.

 

Lorsque l’auditoire avait reçu sa ration de lyrisme, le président lui présentait une résolution-type, conforme aux thèmes de préoccupation du moment. On y vouait aux gémonies aussi bien “le fascisme assassin” que “le gouvernement réactionnaire” ou le bourgmestre du coin quand, par aventure, il n’adhérait pas aux idéaux du socialisme. Puis la résolution était votée “à l’unanimité” et l’assemblée se dispersait, saluée par un ultime chant JGS. La messe était dite. Quant aux sorties de propagande ou aux rassemblements plus conséquents orchestrés à l’occasion des congrès fédéraux, il était vivement conseillé de s’y rendre en groupes compacts, en uniforme, et de ne pas hésiter à adopter le pas cadencé pour impressionner les badauds. La multiplication des rappels à l’ordre au fil des mois semble indiquer que ces bons conseils n’étaient pas toujours suivis d’effets. En août 1933, le rédacteur de la revue JGS demandait encore à ses amis de “ne pas jouer au clown” en plaçant le béret “à la façon de Marlène Dietrich”, de ne pas interpeller les femmes en défilant dans les rues. Malgré ces couacs, le mouvement évoluait désormais dans une tout autre atmosphère qu’autrefois.

 

 

 

Ces drapeaux et ces ‘uniformes’, ces chants et ces cris scandés, ponctués de gestes mécaniques, auraient pu faire conclure à tous ceux qui conservaient la tête froide que l’adhésion raisonnée à une formation politique tendait à être supplantée par une intégration de type émotionnel. Cela ne traduisait-il pas l’effritement de toute une tradition philosophique au profit du sentiment, de l’instinct de lutte ?

 

René Delbrouck, pilier de la JGS liégeoise, répondait par l’affirmative et ne s’offusquait pas de cette évolution. Il analysait lucidement la situation; à son sens, tout cela répondait à un but précis : “Personne ne nie l’importance qu’il y a pour un mouvement de créer une psychose (sic) par l’emploi d’un insigne, d’un uniforme, de mots d’ordre, etc… Mais pour créer l’obsession que nous souhaitons (sic), il importe qu’il y ait une corrélation dans l’effort, une uniformité des gestes, une coordination des attitudes. Il faut aussi une impression de force (…). JGS s’imposera par son nombre. (…) Par sa tenue. (…) Par ses méthodes de conquête…”.

 

Ces méthodes semblaient en tout cas dotées de vertus puisque la FNJGS atteignait en 1933 près de 25.000 membres. Le port de la chemise bleue suffisait-elle à expliquer cet engouement ? Assurément pas. Une série d’autres facteurs vinrent s’y greffer, qui stimulèrent la croissance des effectifs.

 

 

 

La crise persistait, continuait à engourdir de vastes pans de l’activité économique. Selon un phénomène bien connu (il s’était déjà produit en 1921-1922), les individus fragilisés par les incertitudes du lendemain éprouvaient le besoin de se raccrocher à des entités politico-sociales fortes, livrant un message fort 87 : en cet âge de demi-innocence politique, un discours bien frappé ne valait-il pas un fait, et un système doctrinal à l’apparence cohérente ne servait-il pas de clef d’explication du monde ? Les jeunesses socialistes, ainsi d’ailleurs que les jeunesses chrétiennes, savaient jouer de tels messages aux accents messianiques et disposaient de structures d’accueil susceptibles d’encadrer ceux qui étaient à la recherche de certitudes… et de protections.

 

 

 

Mais la Jeune Garde voyait de surcroît s’ouvrir devant elle de vastes perspectives suite à deux faux pas successifs du POB. Ce dernier avait été incapable de prévoir la montée des tensions sociales. Aiguillonnées par le Parti communiste belge, elles prirent, en juin-juillet 1932, un caractère violent à travers les bassins hainuyers, en particulier dans celui de Charleroi. Des ouvriers tombèrent sous les balles des forces de l’ordre placées sous la responsabilité du lieutenant général Termonia. Ceux qui avaient la mémoire longue ne manquèrent pas de faire le rapprochement avec la “bourrasque sociale” du printemps 1886 88 et cette fois le Parti se trouvait en triste posture, plusieurs de ses Maisons du Peuple ayant été attaquées par des émeutiers. La Jeune Garde Socialiste se sentait déchirée par ces événements tragiques. Sa base sympathisait avec la cause des grévistes, même si les dirigeants condamnaient les “extrémistes”. D’un autre côté, in petto, bon nombre de ses cadres déploraient l’immobilisme du POB. Pour le secrétaire national du FNJGS, le spasme de juillet 1932 représentait “un chaos et une lumière”, car il s’agissait d’un indice révélateur : “(…) Oppressée par quelques douzaines de forbans, la multitude laborieuse a des sursauts indicateurs, veut défendre farouchement son droit à la vie. (…) C’est le régime qui est en question. C’est son sort qui se joue. Travail ou capitalisme. Nous disons, nous, capital au service du travail dans l’intérêt général. Plus d’oligarchie, de ploutocratie, de congrégations économiques…”.

 

 

 

Le faux pas socialiste de juillet 1932 fut encore aggravé par une déconvenue électorale aux législatives du 27 novembre suivant. Le Parti améliora assurément son score et réussit à glaner trois sièges supplémentaires mais son avancée fut insuffisante pour ébranler la coalition chrétienne-libérale au pouvoir depuis 1927. Quant au PCB – qui venait de faire entrer trois des siens au Parlement – sa présence cessait d’être anecdotique dans les centres industriels de Wallonie ainsi qu’à Bruxelles. Il servait jusque-là de mauvaise conscience au POB : il commençait à devenir un concurrent. Dès lors, la Jeune Garde ne se gêna plus pour secouer le cocotier. Sa critique du réformisme se fit plus âpre. Dès le 21 août 1932, l’ensemble de ses comités exécutifs régionaux battaient la charge “contre les illusions parlementaires, contre les cumuls”, et adjuraient le Parti de revenir “à une politique plus combative” 91. Au fond, ce qu’ils voulaient, c’était que la famille socialiste renoue avec ses racines ‘révolutionnaires’ d’avant 1914 : alors, la crise aidant, l’immense majorité des travailleurs la rejoindrait et le régime honni serait abattu 92. C’était oublier un peu vite qu’avant la Grande Guerre, la direction du POB avait déjà opté pour la voie réformiste et que l’engagement révolutionnaire en question se réduisait à une simple logomachie d’un parti oppositionnel… Mais l’allergie des JGS au réformisme tenait aussi du phénomène générationnel. Les cadets (des cadets de 25-30 ans), pressés par la conjoncture, se heurtaient avec plus d’âpreté qu’auparavant aux aînés; ils disposaient avec la Jeune Garde d’une structure susceptible d’exprimer leur mal-être, leurs frustrations aussi. Des circonstances particulières allaient encore accroître ce différend et porter au paroxysme leur volonté d’action.

 

 

 

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 19:53

L’Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) est une association de gauche, créée en 1917 (réunissant dans l’entre-deux-guerres des militants socialistes de la SFIO, mais surtout communistes du PCF et syndicalistes de la CGT-U, anciens combattants).

Ce qui va le plus nous intéresser ici c’est la période autour de 1926, quand l’ARAC lance le 19 mai les « Groupes de Défense Antifasciste » (GDA) en même temps que son corollaire les « Jeunes Gardes Antifascistes » (JGA) sont fondées par les Jeunes Communistes au sein de l’ARAC. Le contexte s’y prête, il y a de la tension dans l’air depuis quelques années. Le Faisceau de Georges Valois se crée en novembre 1925,  son unité paramilitaire « faisceau des combattants » qui regroupe alors 5000 membres connait un développement rapide et atteint 60 000 membres fin 1926, ce qui inquiète la gauche et les syndicats. Des piquets de grève, des meetings de gauche et syndicaux se font attaquer par des nervis d’extrême-droite, l’agitation des jeunesses patriotes et des camelots du roi est à son apogée. Les syndicalistes révolutionnaires ripostent et appliquent les consignes de l’Internationale Syndicale Rouge (ISR) qui consistent à « préparer la confrontation physique avec le fascisme »,  « assurer l’autodéfense ouvrière » et « prendre possession de la rue » (résolutions du 4ème congrès). En réponse donc aux exactions fascistes, des meetings d’extrême-droite se font attaquer un peu partout comme à Epinal le 21 novembre 1925, à Loche le 5 décembre et à Saint-Etienne le 7 février 1926.

C’est dans ce contexte, avec la prise de conscience de la montée du fascisme et de sa violence politique, et dans le souci de répondre à l’appel de l’ISR et de l’Internationale Communiste (dont les consignes sont données dès septembre 1924) que l’ARAC, forte de 20 000 anciens combattants, se dote d’une structure paramilitaire de lutte contre l’extrême droite : les Groupes de Défense Antifasciste. Ils font leur première apparition et présentation fin mai 1926, salle Huygens, devant une tribune où siège Jacques Duclos. La présence dans la salle d’un représentant du Rotfrontkampferbund (« Front de Combat Rouge », troupes paramilitaires lancées par le Parti Communiste Allemand) est également à remarquer. Une centaine d’hommes alignés militairement, vêtus de vestes bleus ou blousons de toiles vert kaki avec béret noir orné de l’insigne de l’ARAC prennent place. Très vite ils se font remarquer dans des manifestations comme celle du souvenir de la Commune où ils défilent à près d’une centaine en rang devant le Mur des Fédérés et font de même quelques jours plus tard au cimetière Montparnasse. L’organisation annonce 1500 membres GDA en région parisienne. Georges Beaugrand, militant syndicaliste révolutionnaire et communiste, ancien responsable du CSR des abattoirs de la Seine, devient d’ailleurs responsable de la lutte militaire ARAC-GDA dans la région. On estime à près de 5000 les activistes GDA en 1927.

 

Si les GDA et l’ARAC affichent clairement leur proximité avec le Parti Communiste, Jacques Duclos (alors dirigeant de l’ARAC avec son frère) entend bien rallier toutes les bonnes volontés antifascistes venant du syndicalisme de classe et du parti socialiste. Il faut bien comprendre qu’en 1926, il ne s’agit pas encore de la dérive à la fois social-démocrate et gauchiste du PCF des années 34-36 avec la constitution des « fronts populaires » et alliances républicaines. Le PCF est encore fortement marqué par l’héritage syndicaliste révolutionnaire, la grande majorité des dirigeants et figures militantes sont issues des Comités Syndicalistes Révolutionnaires (créés dans les années 1920-21), et la stratégie du front unique antifasciste et de classe est encore de rigueur. Jacques Duclos l’explique d’ailleurs lors d’un discours au meeting de l’ARAC à Paris le 5 janvier 1926 : « c’est dans l’union de tous les antifascistes au sein de l’ARAC, dont les ouvriers et les paysans révolutionnaires constituent l’ossature, que peut se poursuivre notre bataille contre le fascisme ».

Les dirigeants GDA de l’association ARAC assument à ce moment la filiation entre « anciens combattants » et structure militaire de lutte contre l’extrême droite. Même s’il n’est pas forcément nécessaire d’être ancien combattant pour adhérer aux GDA, il s’agit néanmoins de remobiliser ces anciens combattants, encore dans un cadre militaire, mais cette fois au profit de la lutte du prolétariat contre la réaction fasciste, de protéger les institutions de la classe ouvrière (locaux syndicaux, coopératives, Bourses du Travail, Maisons du peuple etc…) et les manifestations du mouvement ouvrier. D’après un rapport de police sur le discours du dirigeant GDA Desphelippon, ce dernier déclare : « Il existe à l’ARAC une discipline militaire qui doit être maintenue pour faire la révolution, 100 hommes organisés en valent 500 non-organisés ». Ce n’est pas sans rappeler l’exemple des Arditi del Popolo, scission antifasciste des associations « Arditi » (anciens combattants et troupes de choc de l’armée italienne pendant la première guerre mondiale) qui cinq ans auparavant menèrent la vie dure aux fascistes mussoliniens. Des anciens combattants qui s’arment de nouveau, mais cette fois, pour la défense de la classe ouvrière, pour le socialisme et contre le fascisme, voilà qui a de quoi faire grincer des dents… ce qui amènera Albert Sarraut, ministre de l’intérieur de l’époque, à prononcer la fameuse phrase : « le communisme… voilà l’ennemi ! ».

L’action des GDA n’est pas pour autant aussi significative et efficace que leurs prédécesseurs Arditi ou que le RotFront. Ils font leur première action à Reims à l’occasion d’un rassemblement du Faisceau le 27 juin 1926. Les 9000 membres du Faisceau présents sont vus comme la tentative d’une marche sur Paris, à l’image de la marche fasciste sur Rome en 1922. Une contre-manifestation communiste réunissant 4000 personnes s’affronte aux fascistes. Des GDA sont venus de Paris pour participer à la démonstration, et leur rôle de sécurité des manifestants au moment de l’affrontement est crucial. Duclos parle de cet évènement comme d’une victoire. En septembre 1926, les GDA assurent la protection d’un meeting antifasciste à Montreuil. En décembre, ils assurent le service d’ordre d’un meeting du comité de défense des victimes du fascisme et de la terreur blanche à la Grange-aux-Belles (maison des syndicats).

Le problème numérique va très vite se poser en raison de l’incapacité à devenir une organisation de masse, et les GDA vont n’avoir que deux années d’apogée (1926-1927). Plusieurs facteurs expliquent ceci. Premièrement, le gouvernement Poincaré mène une certaine « vigilance républicaine » contre la menace montante d’extrême droite, ce qui amène certaines organisations politiques de gauche (parti socialiste-SFIO et radicaux) à adoucir leurs craintes et à ne pas envisager l’adhésion à une auto-défense armée comme les GDA. Deuxièmement, le Faisceau de Valois n’est qu’éphémère, les divergences internes trop grandes concernant la ligne du Faisceau provoquent une disparition aussi rapide que sa constitution. Dans le même temps, les Jeunesses Patriotes cessent leur activisme forcené. Troisièmement, le PCF et la CGT-U (et une frange des libertaires) sont les deux seules organisations qui semblent conscientes de la nécessité d’user de la force contre la montée du fascisme à ce moment-là. Les socialistes SFIO, les radicaux, et la CGT rejettent la proposition de Front Unique de défense antifasciste du PCF et de la CGT-U à Belfort en 1926.

 

Les GDA disparaissent fin 1927, lorsque la direction du PCF (sous la pression de Moscou) décide de créer le « Front Rouge », une nouvelle organisation paramilitaire détachée de la tutelle de l’ARAC et entièrement aux mains du parti, détruisant ainsi le projet de Front Unique. Les quelques GDA restant en 1928 se fondent dans le Front Rouge, mais ce dernier n’aura qu’une existence précaire d’un an, laissant place à l’Organisation des Groupes d’Autodéfense interne au PCF, qui réussira à mener avec les TPPS-SFIO de Marceau Pivert des actions radicales dans la rue contre les fascistes.

Affiche GDA 1926

Affiche GDA 1926

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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 18:32

L’Irish Citizen Army ("Am na Saorànach" en irlandais) fut une milice d’autodéfense ouvrière irlandaise, créée le 23 novembre 1913, par le syndicaliste révolutionnaire et marxiste James Connolly, ainsi que Jack White et James Larkin.

 

Le 26 août 1913 éclate une grève générale à Dublin menée par l'Irish Transport and General Workers' Union (ITGWU), un syndicat dirigé par James Connolly, suite à un conflit à la compagnie des tramways. Suite à la répression du mouvement qui dure jusqu'en février 1914, est fondée l'ICA avec comme double-but de protéger le mouvement ouvrier et de préparer la révolution socialiste et nationale. La milice tient ses locaux au Liberty Hall, le quartier général de l'ITGWU. La direction de l'ICA est confiée au capitaine protestant Jack White puis à la comtesse Constance Markiewicz, cette dernière s'occupera de la section féministe de l'organisation. Pour préserver le caractère ouvrier du mouvement, Connolly refuse sa fusion avec les Irish Volunteers. En 1914, l'ICA ainsi que l'ITGWU se positionnent avec les syndicalistes révolutionnaires de toute l'Europe contre la Première Guerre mondiale alors qualifiée de « guerre impérialiste ».

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Le 24 avril 1916, 200 membres de l'ICA participent au côté de 550 Irish Volunteers à l’Insurrection de Pâques et déclarent l'indépendance de la République irlandaise. La rébellion est vite écrasée par l'armée britannique, mais Connolly, fusillé le 12 mai, a, pendant les combats, prédit le futur de l'organisation : « Vous n'êtes plus les Volunteers ou la Citizen Army ; il n'y a plus qu'une seule armée, l'Irish Republican Army".

 

À la fin du mois de janvier 1919, suite au déclenchement de la guerre d'indépendance irlandaise et d'une nouvelle déclaration d'indépendance, de nombreux membres de l'ICA rejoignent l'Irish Republican Army, nouvellement fondée par les Irish Volunteers. En 1934, l'ICA moribonde participe à la création du Republican Congress.

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 07:59

Un intéressant article du site « L’Histoire est mon comptoir » au sujet d’une unité antifasciste italienne ayant servi dans le camp républicain pendant la guerre d’Espagne. 

 

Le « batallon de la muerte » ou la « Centuria Malatesta » est une unité anarchiste de la guerre civile espagnole composé de volontaire italiens. Sa discipline apparente et l’uniformité de sa tenue, tranche nettement avec l’allure bigarrée des autres formations anarchistes ou anarcho-syndicalistes (CNT-FAI-FIJL) de la même époque.
Son défilé lors d’un enterrement publique à Barcelone le 3 mars 1937 impressionna grandement la population ainsi que les responsables anarchistes comme Garcia Oliver. Ce dernier rapporte que la vue du « batallon de la muerte » lui fit immédiatement penser à un groupe de chemises noires de l’Italie fasciste paradant dans les rues. G.Oliver n’avait pas complètement tort dans le sens où les volontaires anarchistes italiens étaient vêtus d’uniformes italiens (pantalon et vareuse) sous lesquels ils portaient des pulls à cols roulés noirs.


En plus de souligner que les volontaires italiens défilaient comme une unité militaire régulière, Garcia Oliver fait aussi état de leurs courtes bottes noires, et des longs poignards qui pendaient aux ceinturons. Dernière remarque du dirigeant de la CNT, le drapeau, aux couleurs de la république espagnole mais frappée d’un immense sigle (celui des mineurs des Asturies de l’insurrection de 1934), « UHP » pour UNION HERMANOS PROLETARIOS, soit Union des Frères Prolétaires. Ce n’est pas de dernier détails qui dut étonner l’anarchiste qui était à l’époque ministre du gouvernement bourgeois de la république espagnole! Ajoutons d’ailleurs que le bataillon italien avait été financé par le gouvernement républicain. En outre l’unité faisait flotter un immense étendard noir, frappé par une tête de mort au-dessus de deux tibias croisés. A ce propos, les membres du « batallon de la muerte » portaient sur la poitrine ainsi que sur de larges bérets noirs, une insigne métallique à tête de mort et tibias croisés.
Certains en ont déduit que l’unité anarchiste italienne avait récupéré un lot d’insignes d’un ancien régiment de l’armée espagnol, le Regimiento de Caballería Ligero Acorazado « Lusitania » n.º 8. Dans la matinée du dimanche 2 Août 1936, au début de la guerre civile donc, la caserne de ce régiment de cavalerie légère cantonné à la Paseo de la Alameda (Valence), fut envahi par les miliciens antifascistes, appuyés par les gardes d’assaut, et le régiment disparut en tant que tel. Il semble plus probable que ce furent les membres d’une autre unité anarchiste (espagnole celle-ci) qui récupéra l’insigne emblématique de ce vieux régiment espagnol. Il s’agit de la colonne du commandant Perea ( du nom de son « commandant » ou délégué général, Juan Perea Capulino).Cette unité a été formée à Valence avec des membres de la CNT, elle est par la suite devenue un régiment et s’est battu sur le front de Madrid avant de former la 5ème Division de l’armée de Levant (Valence).

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Pour en revenir à l’origine de l’insigne du « batallon de la muerte », il faut nécessairement replonger dans l’histoire de l’antifascisme italien des années 1921/1922 et de la composante violente de ce mouvement, à savoir les ARDITI DEL POPOLO. Ses membres, anciens combattants de la 1ere guerre mondiale, et des unités d’élite italiennes (Arditi) se refusaient contrairement à la plupart de leurs comparses, à servir de nervis des patrons et se constituèrent en une organisation d’auto-défense ouvrière qui affrontaient les fascistes dans la rue, à coups de poings, à coups de feu et… à coups de poignards, celui des corps à corps dans les tranchées, qui renvoyait au glaive romain, dans un camp comme dans l’autre. C’est dans l’héritage des ARDITI DEL POPOLO que le « batallon de la muerte » a puisé et non ailleurs. Le « style » très italien de leur tenue en ai la preuve la plus éclatante. Plusieurs de ses membres, exilés en France étaient d’ailleurs des anciens membres des ARDITI DEL POPOLO qui furent en quelque sorte la première organisation antifasciste du monde.
Le « batallon de la muerte » passa quelques mois à l’instruction dans un château de Santa Perpetua, près de Barcelone avant de rejoindre la Colonne Ascaso (CNT). Entré dans Almudevarn le bataillon participa à la bataille et Montalban, et à l’assaut de l’ermitage de Santa Quiterial, où il fut purement simplement annihilé. Les survivants furent définitivement incorporés à la Colonne Ascaso, quand d’autres, blessés ou écoeurés rentrèrent en France.

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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 19:50

Le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, plus brièvement appelé parti « allemaniste » du nom de l’un de ses principaux animateurs, Jean Allemane, est issu d’une double scission du mouvement socialiste français renaissant : celle de 1882, qui avait consommé la division des guesdistes et des possibilistes — Allemane et les futurs allemanistes sont alors du côté de Brousse contre Guesde, accusé d'autoritarisme — ; celle de 1890 qui, à la suite du congrès de Châtellerault, avait séparé des broussistes (Fédération des travailleurs socialistes de France) les amis d’Allemane qui fondaient le POSR.

allemanejean.jpg

En quelques mois, le parti allemaniste prend vigueur, notamment dans le Jura, dans les Ardennes, grâce à l’activité inlassable de l’ancien communard Jean-Baptiste Clément, mais tout particulièrement à Paris et dans le département de la Seine, où, tenant le haut du pavé socialiste pendant quelques années, il obtiendra cinq élus aux élections législatives de 1893. Le parti, qui jouit d’une large audience dans les syndicats et qui attire à lui les courants révolutionnaires réfractaires au marxisme, est alors à son apogée. En 1896, il traverse une crise caractéristique de ses tendances profondes, à l’occasion d’un conflit mettant aux prises ses militants et certains de ses élus lassés d’être tenus la bride courte par ceux-ci ; démissionnaires, ces députés fonderont l’Alliance communiste révolutionnaire avant de rejoindre les blanquistes dans le Parti socialiste révolutionnaire. C’est en 1896 encore que les allemanistes affirment avec éclat leur originalité par rapport aux autres fractions du socialisme français, lors du Congrès international de Londres. Avec les syndicalistes et les représentants des bourses du travail, ils font bloc contre ceux qu’ils qualifient de « politiciens » au rang desquels ils dénoncent aussi bien Guesde que Jaurès, Millerand et Viviani. Ils revendiquent alors les droits supérieurs d’un « syndicalisme révolutionnaire » sur ceux, méprisables, du « socialisme parlementaire ».

Cependant, l’unité du socialisme français est en marche. D’abord rétifs, les allemanistes vont s’en faire les chauds partisans au moment de l’affaire Dreyfus. Entrés en campagne bons premiers parmi les socialistes dans le parti de la révision dreyfusiste, ils mettent beaucoup d’ardeur à dénoncer les conseils de guerre et à défendre la République menacée par la contagion nationaliste. Leur attitude intransigeante dans l’Affaire leur vaut une défaite aux élections de 1898 — en même temps que Jaurès, dans lequel ils voient désormais un allié. Ils se retrouvent, de fait, à ses côtés, lors du Congrès de la salle Japy de 1899, quoique les représentants du parti soient divisés sur le cas Millerand. Ils restent avec Jaurès et les indépendants lors du départ des guesdistes, puis des blanquistes. Mais, après le Congrès de Lyon de 1901, ils vont à leur tour se retirer sur l’Aventin : ce sont eux qui, lors de « l’affaire Madeleine » (la communion qu’on reproche à Jaurès d’avoir laissé faire à sa fille), ont mené au sein du Comité général la bataille la plus violemment anticléricale et antijaurésienne ; ce sont eux qui provoquent un débat sur la présence d’élus socialistes aux fêtes données en faveur du tsar en visite à Paris — débat à l’issue duquel, en compagnie de certaines fédérations socialistes autonomes, ils quittent à leur tour le Comité général socialiste en janvier 1902.

Réduit à ses seules forces, considérablement amenuisées par la constitution des deux partis socialistes rivaux de Jaurès et de Guesde, le POSR a perdu le rayonnement qu’il avait connu dix ans plus tôt. Représentés au Congrès d’Amsterdam de 1904, les allemanistes participent au Congrès unificateur de la salle du Globe en 1905. Mais beaucoup d’entre eux (Bourderon, Guérard, Lévy, pour citer les plus connus) animaient déjà, depuis ses origines, la Confédération générale du travail, où ils avaient contribué à assurer la défaite des guesdistes.

Ces quelques repères chronologiques étant fixés, qu’est-ce que l’allemanisme ? D’une formule rapide, nous dirions volontiers : l’allemanisme, c’est un anti-guesdisme. Mais, comme cette définition lapidaire pourrait prêter à équivoque, ajoutons sans tarder que les positions du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire tournent le parti de Guesde à la fois sur sa gauche et sur sa droite. Contrairement au possibilisme qui est un antiguesdisme de droite, l’allemanisme s’est doublement opposé au guesdisme tantôt par ses rapprochements tactiques avec les partis « bourgeois » tantôt par ce qu’on pourrait appeler avant la lettre un « gauchisme » résolument hostile au modèle social-démocrate suivi par Guesde.

Précisons d’abord ses tendances révolutionnaires : ce sont elles qui lui ont donné son originalité, lorsqu’en 1890 les partisans d’Allemane ont rompu avec ceux de Brousse qu’ils jugeaient acquis à une politique et à une pratique réformistes. Pour schématiser, nous retiendrons trois traits distinctifs de l’allemanisme qui apparaissent fondamentaux :

1) L’allemanisme s’affirme comme un socialisme « anti-autoritaire ».

« Ce qui distingue l’allemanisme, écrivait L. de Seilhac, c’est l’anonymat et la discipline. » De fait, l’allemanisme est d’abord l’affirmation d’un égalitarisme ombrageux, soupçonneux pour tout ce qui s’élève au-dessus du rang, et donc particulièrement exigeant à l’égard de ses mandataires. Héritiers de la sans-culotterie, se réclamant du Manifeste des Égaux, les allemanistes s’inspirent aussi de la Commune de Paris dont maints d’entre eux ont été d’actifs artisans, à commencer par Jean Allemane. Évoquant l’anniversaire du 18 mars, Allemane écrivait en 1896 : la Commune « fut comme la revanche de l’anonymat, c’est-à-dire du peuple des travailleurs, sur la caste des dirigeants ou gouvernants ». Ces droits de l’anonymat, du peuple obscur, des sans-grades, les allemanistes les ont revendiqués non seulement contre les rémanences bonapartistes de la République bourgeoise mais encore contre tous les aspects élitaires, personnels et centralisateurs du mouvement socialiste. S’ils sont anti-marxistes, ce n’est pas parce qu’ils contestent l’analyse économique de Marx — ils savent à l’occasion lui rendre hommage —, mais parce qu’ils récusent la prise en main du mouvement révolutionnaire par une poignée de dirigeants qui se sont arrogé la direction du parti. C’est pourquoi, en 1882, ils sont du côté de Brousse qui affirme : « Je suis de ceux qui, tout en étant communistes, voudraient un parti formé sur la base de la distinction des classes et dans lequel les groupes évolueraient avec la plus entière liberté de doctrine et de tactique. Autonomie et fédération sont pour moi les deux bases de l’organisation d’un Parti ouvrier. » Mais cette défiance vis-à-vis de Guesde se retourne en 1890 contre Paul Brousse, accusé à son tour de mener un jeu personnel. Contre les « individualités » de tous ordres, l’allemanisme défend le double principe de la structure fédérale du parti et du futur État socialiste, pour éviter les empiètements d’une direction centrale abusive, et du mandat impératif, contre les tentations politiciennes des élus.

Être élu (conseiller municipal ou député), c’est être toujours un peu suspect aux yeux des militants allemanistes. Ceux-ci s’acharnent à mener la vie dure à tous ceux qui y parviennent. Leurs candidats doivent, avant leur campagne électorale, remettre une démission en blanc à leur fédération régionale, démission qui sera déposée en leur nom auprès des pouvoirs publics dans le cas où ils auraient trahi leur mandat. C’est ainsi qu’en 1896, l’Union fédérative du centre (région parisienne) n’hésite pas à faire usage de leurs démissions en blanc à l’encontre des conseillers Faillet et Berthaut et des députés Dejeante et Groussier, tous quatre ayant invoqué leurs charges familiales pour se dispenser de rétrocéder à la caisse de la fédération la partie de leur indemnité parlementaire qui leur était imposée.

Le parlementarisme est en effet une des bêtes noires du POSR. S’il accepte de participer aux campagnes électorales, c'est seulement « à titre de propagande ». Rien ne lui répugne plus que l’idée d’un socialisme établi par une majorité parlementaire, organisé par des orateurs, constitué par en haut. En ce sens, ils sont bien proches des communistes libertaires, ces allemanistes, « adversaires acharnés des propagandistes d’un collectivisme d’État, qui serait plus terrible que l’État ploutocrate nous régissant ».

Cette défiance des caciques les fait volontiers passer pour « ouvriéristes » même s’ils comptent dans leurs rangs des intellectuels de valeur. Il est remarquable en tout cas que, longtemps avant la thèse émise par R. Michels sur la « loi d’airain » de l’oligarchie dans les organisations démocratiques, ils aient été si vivement sensibles aux processus d’accaparement du pouvoir par les orateurs, les intellectuels et les députés dans les partis ouvriers. Beaucoup de leurs réunions se passent à contrôler les faits et gestes de leurs mandataire, jusqu'au ridicule, mais, le recul aidant, nous pouvons sur ce point rendre un juste hommage à leur précoce lucidité : leur phobie de l’arrivisme avait assurément quelque chose de prophétique. D’autant qu’à côté de leurs exigences parfois mesquines les allemanistes ne manquent pas de propositions pour rendre concrète l’émancipation des travailleurs « par les travailleurs eux-mêmes » : à preuve la campagne qu’ils mènent, au Congrès international de Zurich, en faveur de la législation directe. Leur projet préconisait la suppression des Parlements centraux et leur remplacement par un législatif décentralisé jusqu’à la commune, jusqu’à la section (autant de sections par commune que de milliers de citoyens), jusqu’au citoyen : « Cela marque la fin de tout despotisme administratif ou gouvernemental : c’est le peuple maître absolu de ses destinées » (Allemane). Six ans plus tard, Fabérot réaffirmera au Congrès de Japy cette volonté d’autonomie libertaire : « Je n'aime pas ceux qui veulent commander aux autres... Nous ne voulons pas de commandants, nous voulons être tous commandants et soldats ».

2) La révolution par la grève générale.

Constamment, les allemanistes ont affirmé le rôle secondaire de l’action « politique » — « une action très précieuse, très importante, mais qui ne doit pas dominer les autres » (Albert Richard à Japy). Le principal est l’organisation du prolétariat par lui-même, sur le terrain de la production, où s’exerce par excellence la lutte de classe. C’est là, face à face avec le patronat, que naît la conscience de classe ; le syndicat en est l’instrument privilégié. Là, pas de compromission, pas de combinaison : par la revendication et la grève, par « l’agitation économique et sociale » le prolétariat prend la mesure de sa solidarité et de sa force. Vouloir s’emparer du « pouvoir central » avant que le prolétariat soit la « force dominante » c'est mettre la charrue devant les bœufs et, qui plus est, préparer la voie à un socialisme d’État, dirigé par quelques-uns. La révolution doit partir d’en bas par un lent travail de propagande et d’organisation qui doit aboutir à la grève générale.

Sur la notion de grève générale, qui est toujours restée à l’ordre du jour de tous les congrès nationaux du parti, les avis ont varié. Certains ont insisté sur sa préparation pour ne pas la laisser « au hasard des événements », mais beaucoup pensent qu’une grève générale ne se décrète pas, comme Albert Richard, au Congrès de Japy. Quoi qu’il en soit, le mot d’ordre de la grève générale consonne avec celui du mandat impératif : la priorité accordée aux luttes « économiques » sur les luttes « politiques » confirme la méfiance tenace que les allemanistes éprouvent au regard de tout socialisme bureaucratisé, centralisé ou/et parlementaire. On comprend pourquoi beaucoup d’entre eux ont pu rejoindre tout naturellement les rangs d’un syndicalisme d’action directe, jaloux de son autonomie et incarnant à ses propres yeux le mouvement révolutionnaire.

3) Antimilitarisme, antipatriotisme.

De toutes les fractions du socialisme français avant leur unité, l’allemanisme a été incontestablement le groupe le plus acharné, à professer la suppression des armées permanentes, à dénoncer la justice militaire et à remettre en cause le patriotisme alibi des classes dirigeantes. Adversaires résolus de l’alliance franco-russe, accusée d’être un facteur de guerre, ils s’emploient contre l’esprit de la revanche jusqu’à mettre en doute le caractère français de l’Alsace-Lorraine. Dans son livre sur le socialisme et la guerre, M. Drachkovitch résume ainsi l’apport des allemanistes sur la question de la guerre : « [Ils] seront les doubles précurseurs : d’un côté, d’un courant de la grève généralisée en cas de guerre, dans le futur parti socialiste unifié ; de l’autre, la CGT suivra l’inspiration allemaniste dans son antipatriotisme, son antimilitarisme et sa résolution [...] de proclamer la grève générale révolutionnaire au moment de la déclaration de guerre. » Cette disposition particulière des allemanistes a certainement favorisé leur hâtive intervention dans la campagne dreyfusarde. Dès le mois de décembre 1894, soit bien avant qu’il y eut une « affaire » Dreyfus, Maurice Charnay — auteur du Catéchisme du soldat — exprimait son scepticisme quant à la culpabilité de Dreyfus : « Le public, éternel gogo, s’est laissé prendre, comme toujours, à ces démonstrations de fureur patriotique, heureux au fond d’être trahi, pour pouvoir être sauvé. »

Mandat impératif, grève générale, antipatriotisme... Voilà pour l’anti-guesdisme de gauche. Mais, en certaines circonstances, les allemanistes passent les guesdistes sur leur droite. Profondément attachés à la forme républicaine du régime politique, les allemanistes, dès que celle-ci est menacée, abandonnent aisément tout sectarisme de classe, quitte à s’allier aux éléments droitiers de la bourgeoisie républicaine, comme en témoigne leur attitude soit lors du boulangisme, soit au cours de l’affaire Dreyfus. Là où les guesdistes refusent ou acceptent difficilement la politique de « défense républicaine » (cf. Lafargue lors du boulangisme, cf. encore la réserve des guesdistes à l'égard du dreyfusisme), on voit les allemanistes, champions du syndicalisme révolutionnaire, prendre parti avec promptitude pour la défense d’une République somme toute « bourgeoise ». Allemane s’est souvent expliqué, à Japy par exemple : « Chaque fois que les libertés publiques sont en danger, le devoir des militants est de se mettre du côté des défenseurs de ces libertés publiques. Qui fait des calculs, qui attend le moment de se prononcer, ne peut se dire militant : c’est un calculateur. » Et l’on voit, face au danger nationaliste, les irréductibles révolutionnaires mettre entre parenthèses la lutte de classe et, par tous les moyens, y compris les plus « parlementaires », se porter au secours de la République contre « la coalition réactionnaire ». Du boulangisme au dreyfusisme, le POSR a suivi la même ligne : refuser, selon le mot de Rosa Luxemburg, « l’abstention politique de la classe ouvrière » manifestée par les partisans de Jules Guesde, même si c’était au profit « des Jules Ferry, des Constans et de la bourgeoisie opportuniste ».

En effet, cette politique de défense républicaine entraînait fatalement les allemanistes à faire des concessions, à accepter des compromis, à quitter provisoirement le strict terrain de la lutte de classe. Aussi, tout se passe comme si, le danger écarté, la République sauvegardée, l’instinct révolutionnaire reprenant le dessus, les allemanistes se trouvent tout déconfits de s’être laissé entraîner aussi loin dans la collaboration de classe et, durcissant alors leur position, ils rejettent ceux des leurs ou ceux de leurs alliés qui n’ont pas eu ou ne pouvaient avoir le même sursaut de conscience prolétarienne et mis un terme aux compromis concédés pour un temps à la défense de la République. Le boulangisme vaincu, voilà Paul Brousse dénoncé ; le nationalisme anti-dreyfusard défait, voici Jaurès et ses amis devenus suspects. Alors il est temps qu'on se ressource aux principes de la grève générale, à la haine des « politiciens », à la dénonciation des « individualités ». On se retrouve entre soi, pur, dur, intransigeant, comme pour se justifier à ses propres yeux de s’être abandonné à tant de complaisance en faveur d’alliés trop compromettants. Toute l’histoire de l’allemanisme tient entre deux crises nationalistes, où les mêmes comportements à une dizaine d’années de distance se reproduisent selon la même logique, par une succession de coups de barre à droite et de coups de barre à gauche, qui place ses militants toujours au symétrique de Guesde, accusé tout à la fois de « trahir » la République et de résumer « la bataille contre le capitalisme » à la conquête des sièges. On comprend dès lors ce que Jaurès a pu représenter dans cette guerre de positions.

À la charge de Jaurès, Allemane et ses camarades ne manquent pas de griefs. Le député de Carmaux n’est-il pas ce qu’ils exècrent par principe : le bourgeois devenu chef socialiste, le député qui voudrait en imposer aux militants de la base, l’« indépendant » qui se place hors du contrôle et de la discipline du parti ouvrier ? C'est en pensant à Jaurès que Joindy écrivait : « Mieux vaut graviter autour d’une idée que d’un homme ». Jaurès a trop d’ampleur pour n’être pas suspect aux yeux de militants qui se sont fait une règle canonique de ne pas souffrir, selon le mot d'Allemane, « l’amour des individus ». C’est en 1896, lors du Congrès de Londres et des semaines qui ont suivi, que les membres du POSR ont été le plus hostiles à Jaurès, accusé par eux de vouloir privilégier dans les instances du socialisme international les droits du parlementaire sur ceux du délégué mandaté : « Les travailleurs, écrit Allemane, ont fait bloc pour se garder des politiciens. Fédérations, chambres syndicales, bourses du travail et notre Parti ouvrier socialiste révolutionnaire ont adopté la même tactique, et, réserves faites sur quelques nuances, le Parti marxiste français, le Comité révolutionnaire central, le groupe des élus, la Fédération des travailleurs socialistes de France ont pris même posture quant à l’interprétation de l’article 11 du règlement adopté à Zurich. »] 

Mais Jaurès s’affirme souvent un allié appréciable. Dans la lutte idéologique et politique menée contre Guesde, les allemanistes ne se font pas faute d’en appeler à Jaurès, de vanter ses mérites, de prendre son parti contre les coups du chef marxiste. Dans son article cité plus haut, Jean Yscle écrivait ainsi contre Guesde : « Le talent de Jaurès, son ardeur, sa combativité, la largeur de ses vues offusquèrent, gênèrent profondément le grand manitou de la conquête des pouvoirs. Dès lors, Jaurès — qui pardonna toujours — fut le point de mire de sa jalousie féroce, de la basse envie qui est toute la raison d’être de ce puits de fiel. Il essaya de tout pour user, pour démolir le vaillant député de Carmaux, le calomniant, le tournant en ridicule dans les couloirs, le décriant sans cesse — tout en lui faisant la meilleure mine du monde. » La sympathie à l’égard de Jaurès est en proportion de l’hostilité à Guesde. L’affaire Dreyfus fut sans doute à cet égard la période la plus favorable à ces sentiments pro-jaurésiens. La défaite de Jaurès aux élections de 1898 y contribua : « Nous éprouvons, disait-on, une certaine satisfaction de la défaite de Carmaux, qui va permettre à l’éloquent tribun de porter toute son activité là où les efforts des militants doivent converger, c’est-à-dire à la propagande, à l’éducation socialiste du peuple. » N’oublions pas, d’autre part, l’influence de Lucien Herr exercée sur Jaurès, autant dans sa conversion au socialisme qu’au dreyfusisme ; or, Herr était allemaniste. Sans doute occupait-il au sein du parti une place en retrait, celle d’un intellectuel ayant choisi un autre terrain de bataille ; en tout cas, les liens entre Herr et Jaurès témoignent de certaines affinités qui pouvaient exister entre celui-ci et les amis d’Allemane.

Lors de l’affaire Millerand, les allemanistes se rangèrent aux côtés de Jaurès. Non parce qu’ils éprouvaient de la sympathie pour l’entrée de Millerand dans un ministère qui comptait aussi en son sein un général Galliffet détesté. Mais, pendant toute cette crise, ils s’acharnèrent à minimiser l’incident, à rejeter Millerand hors de la famille socialiste, ce qui épargnait celle-ci d’intervenir, et, jusqu’en 1901, comme nous l’avons dit, ils suivirent Jaurès en raison à la fois d’une logique impliquée dans la politique de défense républicaine et de la satisfaction éprouvée à jouer Jaurès contre Guesde. Plus tard, quand Jaurès, dans le parti unifié, reprit à son compte l’idée de la grève générale préventive contre la guerre, c’était un hommage implicite qu’il rendait à l’un des mots d’ordre mille fois affirmé par l’allemanisme, témoignant par là même d’une tradition au sein du socialisme français trop souvent méconnue de nos jours.

Ce fut à l’honneur du parti d’Allemane d’avoir, quand il le fallait, pris le parti sans hésiter de la défense de la République menacée par les pires dangers réactionnaires, en dépit de toutes les répugnances qu’il éprouvait pour les « politiciens ». Ce fut et cela reste à son honneur d’avoir rêvé d’un socialisme émancipé des leaders tout-puissants et de bureaucraties parasitaires. Allier dans un même élan l’exigence de la liberté et celle de l’égalité était peut-être une chimère, du moins les allemanistes ont-ils combattu en faveur de ce socialisme fier, sectionnaire et prolétarien, parmi lesquels J. Jaurès eut souvent l’occasion de reconnaître des alliés, insupportables mais vrais.

Michel Winock

http://jeanallemane.free.fr/Les_Allemanistes.html

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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 13:46

Texte paru en 2 parties dans "Syndicaliste !" (Revue des CSR):  http://syndicaliste.fr/

 

L’évocation des CSR dans les ouvrages d’Histoire est très partielle, voire totalement occultée. Les ouvrages consacrés au mouvement syndical sont obligés d’évoquer les CSR mais de façon bien évasive, à tel point que l’on finit par se demander si la presse et les archives d’époque ont véritablement été feuilletées par les historiens.
Nous avions nous mêmes fini par sous-estimer l’action des CSR, ne voyant en eux qu’un simple et provisoire instrument d’affrontement interne dans la CGT.

Pourtant les CSR ont pour particularité d’avoir été l’organisation révolutionnaire la plus puissante qui n’ait jamais existé. Les archives internes des CSR n’ont toujours pas été retrouvées. Pour donner une estimation de son influence on doit donc se reporter aux comptes rendus d’activités publiés alors dans chaque numéro de la Vie Ouvrière et de L’Humanité, chacun de ces journaux y consacrant une rubrique spéciale.
Victor Godonnèche, dans un article de 1922, établit le chiffre de 15 000 adhérents individuels, dont 7 000 dans le département de la Seine (Paris et proche banlieue). En outre, de nombreux syndicats ont adhéré en tant que tel à la tendance. Tous les membres de ces syndicats n’étaient pas des militants SR mais ceux qui l’étaient viennent s’ajouter aux adhésions individuelles. Ce sont donc plusieurs dizaines de milliers de militants qui intègrent les rangs des CSR.
En décembre 1921, les syndicats acquis aux CSR sont désormais majoritaires dans la CGT. En un an, la tendance a donc réussi à transformer le rapport de force dans la confédération. Ce qui explique le basculement des UD et des fédérations. La progression des syndicalistes révolutionnaire (SR) est réelle et constante avant octobre 1920 mais avec la création de la tendance elle devient fulgurante. Chaque semaine des organisations puissantes basculent, suite à la tenue de congrès.
La raison en est simple : la bureaucratie, organisée au sein des instances officielles de la CGT, trouve désormais en face d’elle une organisation parallèle menant un débat systématique dans les syndicats, les UL, les UD et les fédérations. À chaque congrès remporté par la « minorité », la tendance réformiste perd le contrôle d’un rouage de l’appareil. L’organisation lui échappant rapidement, elle finit donc elle aussi par s’organiser dans la précipitation en tendance plus ou moins secrète.

Le premier succès des CSR est d’avoir permis l’unification organique des révolutionnaires, une unification qui permet provisoirement une autre unification, stratégique.
Nous verrons que la décomposition des CSR a eu pour effet de produire une décomposition politique du mouvement révolutionnaire ouvrant la voie à 90 années de sectarisme et de confusion.

Une lente maturation

En 1914, le mouvement syndicaliste révolutionnaire traverse une crise profonde. Dans la CGT, rares sont les organisations qui maintiennent leur orientation « révolutionnaire ». Même parmi les syndicats les plus acquis aux thèses SR, la démoralisation politique est profonde. Les « minoritaires », tels qu’ils vont désormais s’appeler, sont amenés à constater que seules les organisations de tendance ont conservé leurs repères, en l’occurrence le groupe de La Vie ouvrière et les Jeunesses syndicalistes. Il faudra attendre encore un certain temps pour que des fédérations à majorité SR, comme celle de l’Education, se redressent.
Pour les minoritaires il s’agit désormais de s’organiser en regroupant les éléments sûrs. Mais la structuration des syndicats ne doit pas pour autant être laissée de côté. Les forces sont tellement réduites qu’il faut aussi attirer à soi les intellectuels écœurés par les atrocités de la guerre.
Car l’enjeu immédiat n’apparaît pas être la Révolution mais l’arrêt des hostilités. Les premiers regroupements vont donc prendre la forme d’une succession d’initiatives rassemblant de façon confuse des organisations de « masse » et des militants mais aussi structures syndicales et des structures affinitaires.

Contrairement aux âneries écrites depuis des décennies, le SR ne sort pas discrédité de l’épreuve de 1914. Au contraire, c’est le seul courant à avoir maintenu un minimum d’intégrité. Les autres courants, ceux-là même qui se présentaient comme un dépassement de la crise du syndicalisme de 1909, sombrent totalement dans la collaboration de classe. C’est le cas des guesdistes, de l’ultra gauche organisée autour de La Guerre sociale mais aussi du courant anarcho-communiste dont les principaux meneurs rallient l’Union sacrée.
Il n’apparaît donc pas étonnant que la priorité pour les bolchéviques est de rallier à eux le courant SR. Mais ce sont avant tout les jeunes militants ouvriers qui utilisent le SR comme pôle de ralliement.

Les SR se sont retrouvés dès 1914 à l’avant-garde de la lutte contre la guerre. Cette hégémonie va se confirmer avec le développement des grèves en 1916. La lutte anti-militariste s’appuie désormais sur des mobilisations ouvrières, le plus souvent animées par les SR. Un Comité de Défense syndicaliste se donne pour vocation de structurer cette action. Mais ce CDS regroupe de façon confuse des syndicats et des comités locaux de militants.
Cette confusion est d’autant plus regrettable que la situation syndicale est en train de changer. La révolution russe de février 1917 donne une impulsion à tout le mouvement ouvrier européen. L’enjeu n’est plus seulement de stopper la guerre mais la perspective socialiste commence à réapparaître à l’horizon.
Cette évolution s’accélère avec la révolution russe d’octobre 1917. Désormais, chaque militant doit choisir entre une option réformiste et une option révolutionnaire. La nécessité d’outils révolutionnaires devient désormais une priorité. La majorité de la bureaucratie syndicale française refuse catégoriquement la perspective révolutionnaire. Elle va donc manœuvrer pour encadrer les luttes ouvrières qui se font de plus en plus massives et violentes. Un affrontement politique s’accentue un peu plus chaque jour dans la CGT, ce qui renforce le besoin d’organisation interne pour les « minoritaires ».
Cette nécessité va être provisoirement fragilisée par des initiatives extérieures. Nous verrons que certains militants essaient de créer une autre confédération. Mais des révolutionnaires tentent aussi de s’organiser sur une base affinitaire, en reproduisant un modèle bolchévique idéalisé. Un premier Parti communiste est constitué en 1919 par le rassemblement de la mouvance d’ultra-gauche (libertaire et marxiste). Il se veut un dépassement du SR et fantasme sur des « soviets » à la française qui ne seront jamais autre chose que des groupuscules de militants. Sa composition sociale et sa vision idéaliste de la Révolution transforment rapidement l’initiative en fiasco total.
En parallèle, les tendances de « gauche » et du «centre » dans SFIO (PS) commencent à pousser dans le sens d’un ralliement à l’Internationale communiste. Cette démarche crée un élan mais les plus syndicalistes et les plus perspicaces savent très bien que ce parti, même épuré de ses membres les plus compromis dans la collaboration de classe, ne sera jamais un parti révolutionnaire et encore moins prolétarien.

C’est donc ailleurs que les révolutionnaires vont s’organiser : dans leur organisation de classe.

L’action des CSR

Les CSR vont animer deux grands axes d’intervention, qui sont bien entendu liés. Le premier, celui qui va concentrer le maximum d’énergie, c’est la propagande dans la CGT afin d’obtenir un changement de majorité. Cette action remportera un succès quasi-total.
Mais les CSR se fixent aussi une action clairement révolutionnaire, en tant que tendance dans la CGT.

La bataille de tendance dans la CGT :

La conquête des UD est planifiée par des tournées de propagande, organisée à un échelon « régional ». Les bastions déjà constitués servent de point d’appui.

Mais l’élément fondamental va être le basculement, le 28 novembre 1920, de l’UD du Département de la Seine. Ce fait n’est pas un accident. La victoire des CSR est acquise grâce au travail de tendance déjà entrepris par le Comité des Syndicats minoritaires de la Seine. Ce dernier s’est déjà transformé en CSR départemental, regroupant comme son prédécesseur à la fois les Syndicats minoritaires et les noyaux professionnels CSR. Un congrès départemental des CSR se tient le 31 octobre et premier novembre 1920. L’ordre du jour est consacré à la préparation du prochain congrès de l’UD. Mais cette perspective s’inscrit dans une vision bien plus politique que la simple conquête de l’UD. Les militants des CSR ont conscience que leur UD jouera un rôle déterminant dans le processus révolutionnaire qu’ils pensent proche. Ainsi il est décidé de relancer et d’appliquer au plus tôt la fusion des derniers syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie, ceci afin de préparer les luttes efficacement mais aussi de permettre la gestion de l’économie par les Syndicats avec des « conseils d’usines » dans chaque entreprise. Le CSR de la Seine entend aussi combattre pour la reconnaissance de « délégués d’atelier, de chantier, de bureau et de magasin » pour renforcer le pouvoir syndical dès à présent dans les entreprises.

Le 9 décembre 1920, ce sont trois membres des CSR, qui sont élus comme secrétaires de l’UD. L’impact est terrible pour la direction réformiste car l’UD de la Seine constitue l’organisation la plus puissante de la CGT. Et dans cette victoire, l’action des CSR est apparue comme un véritable rouleur compresseur. Ce sont les « CSR- Comité des Syndicats Minoritaires de la Seine » qui ont pris en main la campagne électorale interne. Dans une circulaire départementale signée de Dondicol, qui fait suite au congrès, le CSR départemental organise l’élection du Bureau et de la CE. À cette date, le congrès a déjà été gagné. Il s’agit désormais de proposer une équipe militante destinée à « reprendre le travail de recrutement et d’organisation » et à assurer un travail « d’éducation révolutionnaire de la masse ». « Pour réaliser cette action, une unité de vue, une homogénéité parfaite du bureau et de la CE sont indispensables. Un même idéal doit animer ceux à qui incombera la responsabilité de diriger l’organisation. C’est pour cela que le CSR de la Seine vous demande instamment de voter pour tous les candidats qu’il présente, mandatés par 50 syndicats, et d’éviter tout panachage qui serait un obstacle pour mener à bien la gestion de notre union ».
Le résultat des ces élections ne démontre pas seulement la progression rapide des CSR, elle souligne aussi les tensions internes. Dans le département de la Seine, il n’est désormais plus envisageable de travailler correctement avec une CE représentative de l’ensemble des syndicats. Les révolutionnaires, tout comme les réformistes, veulent fonctionner de façon homogène. Il n’y a plus de confiance quant à l’application des mandats par les représentants syndicaux de l’autre tendance.

Le basculement de l’UD de la Seine était plus que prévisible. Mais le même jour c’est l’UD de Moselle qui tombe aussi. Le fait est d’autant plus déconcertant pour la direction confédérale que dans ce département les militants du CSR ont été peu actifs. La Moselle n’a pas été une priorité fixée par la minorité révolutionnaire.

D’autres départements appliquent rapidement les décisions nationales de septembre 1920.
Mais les événements s’accélèrent au début de l’année 1921. La campagne de purge lancée contre les militants du CSR provoque une réaction positive. Ainsi à Rouen, un militant qui se dit « opposé jusqu’ici à la formation des CSR tels qu’ils sont conçus » se lance dans la tâche de constituer un CSR local. Sa réaction n’est pas individuelle. La création des CSR est donc souvent une réaction aux manœuvres anti-démocratiques des bureaucrates réformistes. Ces réactions salutaires sont constatées dans plusieurs départements mais aussi dans des centres qui n’étaient toujours pas actifs.

Avant même que l’année soit achevée, les militants des CSR animent désormais plus d’UD que les réformistes. Cela est d’autant plus inattendu que le changement de majorité est le plus souvent voté à une large majorité.

L’offensive dans les fédérations d’industrie :

Dès le 26 novembre 1920, la VO établit un état des lieux de l’avancée de l’organisation dans les fédérations d’industrie. Au Comité central du 3 janvier, 17 fédérations sont déjà représentées par des « Sous Comités fédéraux », le plus souvent animés par des militants du département de la Seine.

En mai 1921, les CSR obtiennent la majorité des suffrages lors du congrès fédéral du Bâtiment et constituent une nouvelle CE acquise à la tendance.
Ce basculement provoque une réaction saine dans la branche. L’année va être marquée par un conflit de trois mois des ouvriers du bâtiment dans la région Nord Pas de Calais, pourtant acquise à la majorité confédérale. La Fédération, à majorité révolutionnaire, s’investit dans la lutte et soutint la lutte victorieuse contre la baisse des salaires.
Les CSR progressent dans toutes les fédérations et gagnent la majorité dans de nombreux syndicats. Et même si la majorité des Fédérations restent entre les mains des réformistes, cette « majorité » devient de plus en plus artificielle car elle repose sur le contrôle de l’appareil. En effet, contrairement à ce qui a souvent été écrit par les historiens, la tendance SR est surtout influente dans les gros syndicats. C’est d’ailleurs logique puisque les SR sont pour la fusion des syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie. Les réformistes ne conservent donc leur contrôle qu’en s’appuyant sur une profusion de petits syndicats de province.
En revanche, dans les départements et dans les Bourses du Travail, les CSR à la fin de l’année 1921 sont le plus souvent hégémoniques. Il apparaît donc que certains syndicats continuent de faire confiance aux responsables fédéraux réformistes, afin de ne pas déstabiliser ces organisations, mais localement ils se solidarisent souvent avec les militants des CSR.

Une impulsion révolutionnaire :

Nous avons dit qu’en 1920 les révolutionnaires choisissent de s’organiser en priorité dans leur tendance syndicale. Cela est tellement vrai que l’on est étonné par la lecture de l’Humanité. Après le congrès de Tours de décembre 1920 et la création officielle de la SFIC (PC), ce dernier en est réduit à soutenir les luttes menées par les CSR. Le phénomène est tel que les dirigeants intellectuels les plus modérés du Parti (Vaillant Couturier, Cachin,..) sont contraints d’assurer des tournées de propagande pour appeler les ouvriers à s’organiser… dans les CSR.
Cette réalité est d’autant plus importante à souligner que ces militants se considèrent être dans une période pré-révolutionnaire. Le choix de renforcer en priorité l’organisation syndicale est donc profondément politique.
L’année 1920 est pourtant marquée par une terrible défaite pour le mouvement ouvrier et plus particulièrement pour la tendance révolutionnaire. De nombreuses organisations sont affaiblies sous l’impact des licenciements. Cependant il faut constater que la démoralisation n’est que partielle. La perspective révolutionnaire demeure très présente chez la majorité des militants. Les grèves de 1920 n’apparaissent donc que comme une étape, un recul momentané, en attendant la prochaine poussée.
Pour certains militants, la lutte interne dans la CGT est vécue, il est vrai, comme une échappatoire à l’organisation de nouvelles luttes. Mais ce comportement est encore minoritaire. Le contexte international est toujours à la poussée révolutionnaire et les liens entre les organisations SR de chaque pays n’ont jamais été aussi renforcés et permanents. Au moment où s’organise le congrès d’Orléans, l’Italie connaît une vague de grèves inégalées. La Révolution apparaît imminente en Allemagne. L’Irlande est en proie à une insurrection contre l’occupant anglais, une révolte dans laquelle les syndicalistes révolutionnaires irlandais lancent des grèves et des occupations d’usines.

Les CSR agissent donc dans une situation politique et organisationnelle très spécifique. En cette fin d’année 1921, une série de grèves, locales mais puissantes, intervient. C’est tout d’abord l’industrie textile qui se mobilise. Ces conflits s’organisent sur une base défensive, le patronat essayant d’imposer des réductions de salaires. Ces attaques sont menées le plus souvent sur une échelle locale mais généralisées à une profession. Cette situation favorise donc l’action des Syndicats d’industrie animés par les militants des CSR.
Là aussi les CSR doivent faire avec une UD et des syndicats d’industrie encore acquis aux majoritaires. Ainsi lorsque Lauridan, au nom des CSR, propose à l’UD la transformation de cette grève corporative et défensive en une grève offensive et révolutionnaire, il est mis en minorité.
Mais le Comité central de Grève est acquis aux CSR et le mouvement de grève est l’occasion du basculement de nouvelles organisations dont la puissante Bourse du Travail de Tourcoing. La question est donc celle de la coordination de tous ces mouvements localisés en une grève nationale À la même date, il faut aussi noter la grève du textile dans les Vosges. La majorité de cette UD est acquise au SR mais les militants refusent d’organiser des CSR pour essayer de maintenir l’unité interne.

Cet exemple du textile est très intéressant car il démontre l’incapacité des CSR à généraliser la grève à l’échelle nationale. Tout d’abord pour une raison objective, ces luttes sont défensives et le calendrier est donc difficilement gérable par les CSR. Mais le principal obstacle vient de situations organisationnelles bien différentes. Ils doivent faire avec des UD, des syndicats locaux mais aussi une Fédération le plus souvent encore aux mains des réformistes. Les carences de la Fédération ne peuvent être dépassées que par l’action d’un comité fédéral des CSR, coordonnant les syndicats et les militants « minoritaires ».
Or en 1921, l’action de CSR organisés comme outils pour dépasser ces obstacles n’est pas toujours une réalité de terrain. La coordination est encore difficile. L’élargissement des luttes au niveau national ou localement à d’autres professions est encore fragilisé par le contrôle des réformistes sur certaines organisations.

Début octobre, le Comité Central des CSR lance un appel pour préparer de « grands meetings de protestation et des défilés d’organisations révolutionnaires devant l’ambassade et les consulats des USA » afin d’exiger la libération de Sacco et Vanzetti. Dès le 28 octobre 1921, l’Union des Syndicats de la Seine appelle à un grand meeting unitaire dans le cadre du Comité d’Action de Bobigny avec le PC, les JC, l’ARAC,… La stratégie du Front unique permet de mobiliser dans cette campagne unitaire toutes les organisations prolétariennes.

Mais les CSR reprennent aussi leur action internationaliste en la radicalisant. La réunion du CC (Comité central) du 15 mars 1921 décide de contacter les organisations prêtes à agir « révolutionnairement contre la guerre » afin de constituer un Comité national. La décision n’en reste pas là. Le Syndicat des Métaux de la Seine, ainsi que d’autres acquis aux CSR, reprend le mot d’ordre de refus de produire des munitions. Des actions sont menées par le syndicat à Roubaix contre la commande de munitions passées par le gouvernement français.
L’organisation de la tendance
L’organisation des CSR est directement liée à son projet politique. Nous allons voir que la tendance est traversée d’un débat qui fait apparaître deux orientations qui vont progressivement s’opposer.

L’impulsion de Marie Guillot :

La création de cette tendance est due à l’initiative de l’équipe de la Vie ouvrière et plus particulièrement à celle de Marie Guillot. L’impact de Marie Guillot est d’autant plus important que son action a été volontairement occultée. Cela est d’autant plus étonnant que les historiens et les féministes ont largement critiqué le machisme du syndicalisme-révolutionnaire. Pourtant les CSR sont certainement parmi le seul exemple d’une organisation ouvrière nationale créée par une femme.

C’est elle qui va pousser à la constitution de CSR dans sa fédération puis dans toute la CGT. Cette initiative s’explique tout d’abord par le contexte particulier dans l’Education. À la sortie de la guerre, un grand nombre de membres des amicales d’instituteurs, des corporations modérées, engagent un processus de fusion avec la CGT. Or la Fédération de l’Enseignement avait été à la pointe de la lutte contre la guerre, préservant son orientation SR. Le débat s’engage alors dans la Fédération sur la question de son élargissement. Certains s’opposent à l’entrée massive d’anciens amicalistes.
Marie Guillot pense l’inverse et elle estime que le syndicat ne peut se préparer à gérer la société que s’il regroupe dans ses rangs un grand nombre de travailleurs. Elle propose donc la création de CSR comme une réponse à l’entrée massive des réformistes dans la Fédération, positionnant de fait les SR en tant que minorité. La création d’une tendance organisée est une déclinaison correcte de la Charte d’Amiens et de ce qui deviendra ensuite le Front Unique. Tout en acceptant une fusion qui accorde de fait la majorité aux réformistes, les SR choisissent de maintenir une intervention spécifique, cette fois-ci sous la forme d’une tendance.
Un appel à la constitution de CSR est lancé le 6 décembre 1919 dans L’École Émancipée puis dans La Vie Ouvrière. En trois mois, Marie Guillot reçoit des réponses favorables dans 30 départements. Ce sont soit des syndicats départementaux soit des militants qui prennent contact. L’École Émancipée, la revue de la Fédération publie désormais une « Tribune des CSR ».

Pendant un an, Marie Guillot dépense une énergie importante pour convaincre ses camarades de créer un comité dans chaque syndicat départemental, des comités qui vont finir par se doter d’un Comité Central fédéral.
La tendance se réunit à la veille du congrès fédéral, le 10 août 1920. De nombreux délégués sont présents et le travail fourni est très riche. La tendance se dote d’un bureau qui sera animé par le CSR de Saône et Loire, celui de Marie Guillot. C’est lors de cette réunion qu’est décidé non seulement de prendre contact avec toutes les minorités fédérales, mais aussi de leur demander la création de CSR dans les autres fédérations. C’est Marie Guillot qui se charge de cette démarche.
Un appel est donc publié dans la VO avec la perspective de la préparation du congrès minoritaire d’Orléans, à la veille du congrès confédéral. Ce document de travail est rigoureux. L’axe d’intervention des CSR est explicité en détail et ne se limite pas à décider de son adhésion symbolique à l’Internationale Communiste.
Le CSR de l’Enseignement a élaboré un projet de société avec pour « base de l’organisation politique le régime de la souveraineté prolétarienne directe. ». Le prolétariat doit « combattre, par la violence s’il le faut, pour posséder de manière exclusive les moyens de production et d’échange et mettre la main sur les pouvoirs publics afin de réaliser son dessein ». « Il est obligé, l’événement l’a montré, d’établir la dictature du prolétariat pour atteindre son but », une dictature qui se veut « momentanée ».
Les CSR doivent dès à présent élaborer un plan de socialisation de l’économie, et établir « de façon précise » les « ressources » de chaque corps de métiers.
La vision révolutionnaire n’est pas spontanéiste. Au contraire « notre action actuelle tend : à créer des cadres révolutionnaires dans toutes les fédérations. Créer un organisme central. Des organismes intersyndicaux, régionaux et locaux ». Il s’agit également de propager les idées révolutionnaires et faire connaître la Révolution russe.

Il s’agit désormais d’étendre ce type d’organisation révolutionnaire à toutes les fédérations mais surtout à tous les départements. Car la prise de conscience en revient encore à Marie Guillot. Elle estime que l’actuelle organisation des SR, en un Comité de Syndicats Minoritaires n’est pas efficace. Car ce type d’organisation laisse de côté de nombreux militants minoritaires dans leur syndicat. Il empêche une dynamique collective permettant de coordonner les efforts pour faire basculer les syndicats, leurs unions et fédérations. Mais, fait tout aussi important, il occulte de former les militants.
Comme nous l’avons dit, à la veille de leur congrès fédéral, les CSR de l’Enseignement lancent une proposition de construction de CSR à tous les niveaux. Marie Guillot utilise ses connaissances personnelles pour faire aboutir le projet. Après l’adhésion de Pierre Monatte et d’autres meneurs au projet, un appel est donc publié dans la Vie Ouvrière du 10 septembre 1920. La question va être soumise à la réunion nationale des Syndicats Minoritaires, organisée la veille du congrès confédéral.

Le congrès de fondation :

L’appel des CSR de l’Éducation reçoit un accueil favorable. Il existe déjà dans plusieurs Fédérations des regroupements de syndicats « révolutionnaires ». Des comités locaux regroupent aussi des militants syndicalistes révolutionnaires. Enfin le Comité des Syndicats Minoritaires renforce son action. Mais les projets des CSR de l’Education visent à doter le courant d’une structuration stable, efficace et globale. Le projet est donc débattu dans de nombreuses réunions ou AG destinées à préparer le congrès d’Orléans de septembre 1920. C’est le cas lors du Congrès minoritaire de la Seine qui se réunit le 5 septembre. La résolution votée au nom de ce « Congrès des syndicats minoritaires et des groupes de propagande ou de vigilance syndicaliste de la région parisienne » se fixe comme perspective : « Si le congrès d’Orléans manque à sa tâche ou ne l’accomplit qu’à demi, nous demandons à tous les révolutionnaires épars dans le mouvement, syndicats, groupes minoritaires, militants isolés, de concentrer et d’organiser leurs forces dans la CGT, des fédérations et des UD …. »

Le Congrès aborde la question de la structuration de la tendance révolutionnaire. Le travail de Marie Guillot a porté ses fruits et le mouvement syndicaliste révolutionnaire va connaître un saut qualitatif. Dès le premier jour, une commission d’organisation est donc nommée pour travailler. On y retrouve Marie Guillot.

Cette initiative est l’occasion de constater des divergences entre trois modèles. Les syndicats dissidents de Marseille ont pu participer aux travaux du congrès mais leur position est totalement contestée et discréditée. La politique de la scission est rejetée. L’enjeu est désormais de gagner la majorité au sein de la CGT. Mais les objectifs fixés par le congrès vont bien au delà. Il s’agit désormais de doter la CGT d’une tendance révolutionnaire et pas seulement de regrouper ponctuellement des syndicats minoritaires. Le saut politique est donc de taille. La sensibilité anarcho-syndicaliste, représentée par la Confédération des Travailleurs du Monde et les anciens du Parti communiste de Péricat sort totalement discréditée du congrès minoritaire. La dynamique offensive marginalise cette mouvance pessimiste dont la seule perspective était de se replier sur de petits appareils sectaires.

La défense de la tendance face à l’option de scission remporte donc une victoire éclatante. Mais il faut désormais définir la forme que doit prendre cette tendance. Le congrès de la minorité ne va pas régler la question dans l’immédiat, ce qui expliquera que deux positions vont coexister pendant plusieurs mois avant de s’opposer.

Le rapport présenté par Marie Guillot sur l’organisation des CSR est simplement adopté. Cette unanimité souligne le soutien massif apporté à cette décision mais il est également le symptôme d’une adhésion trop rapide, et donc peu réfléchie, au projet. Marie Guillot doit d’ailleurs insister pour que la commission s’organise lors de la réunion pour réfléchir aux modalités de structuration des CSR. Les motions minoritaires, condamnant les bureaucrates réformistes et proclamant l’action révolutionnaire de la CGT, passionnent bien plus les délégués. Les résolutions sont rapidement approuvées par la commission puis votées par le congrès. Comme nous l’avons dit, cela est dû à la qualité du travail préparatif de Marie Guillot, mais aussi à la prise de conscience encore trop superficielle, de la nécessité d’une tendance révolutionnaire.

Rien n’est donc réglé de la question de la structuration de la tendance. Doit-elle regrouper exclusivement les militants révolutionnaires ou doit-elle être élargie à tous les syndicats, UD et fédérations gagnées majoritairement aux thèses du SR ? La question n’est pas tranchée et va affaiblir l’action des CSR et le projet stratégique que ceux-ci portent.

Cependant, peu de temps après le congrès constitutif des CSR, La VO publie le texte qui expose l’organisation de la minorité : « Puisque notre congrès minoritaire en a esquissé les grandes lignes, il s’agit maintenant de se mettre à la besogne, et tout de suite, pour matérialiser l’idée et créer un organisme solide, vivant, actif en même temps qu’assez souple pour se plier aux nécessités du recrutement et de l’action. Dans son ensemble, le projet élaboré par la commission Marie Guillot répond bien à ces nécessités, particulièrement en ce qui concerne la province. Le groupement local, syndical ou intersyndical, doit être notre base naturelle :

- là où existent de grandes entreprises industrielles et des syndicats numériquement importants : constitution de noyaux dans chaque syndicat de métier ou d’industrie ;

- là où l’activité industrielle est nulle et les syndicats peu importants (ou si l’élément réformiste est prépondérant) : formation de noyaux intersyndicaux avec les éléments épars dans les syndicats majoritaires ; le tout constituant le groupe local, adhérant par le canal départemental, au groupe régional et par celui-ci au Comité central.

Les syndicats minoritaires peuvent adhérer en bloc au groupe local, moyennant une cotisation de 5 francs par mois, payable par trimestre et d’avance. Dans le département de la Seine nous devons tenir compte de la situation particulière. Existant de fait de la grande concentration industrielle. Ici, la cellule de base sera surtout corporative ayant ses racines directes dans le syndicat de métier ou d’industrie. Il y aurait intérêt dans ce cas à ce que la représentation au sein de groupement départemental de la Seine soit professionnelle et non pas locale. Chaque noyau parisien deviendrait un « noyau central » pour sa fédération de métier ou d’industrie. Et il aurait à entretenir avec les éléments de province affiliés à sa fédération des relations très suivies, non seulement pour activer le recrutement mais encore pour faciliter la besogne de nos commissions de statistiques. Il faut prévoir aussi que le noyau central de fédération pourra jouer plus tard dans les circonstances révolutionnaires un rôle prépondérant dans la prise de possession des instruments de production, de l’organisation du travail et la répartition des matières premières. Notre Comité central sera définitivement constitué dans les premiers jours de la semaine prochaine. Y seront représentées toutes les fédérations d’industrie et de métiers affiliées à la CGT. Dans un délai très proche nous allons organiser un vaste meeting pour exposer aux syndicalistes révolutionnaires de la région parisienne les positions de la minorité au lendemain du congrès d’Orléans et la nécessité de nos « noyaux ». Ensuite nous verrons à convoquer un nouveau congrès des organisations minoritaires de la région dans le but de déterminer plus exactement nos moyens de propagande, de recrutement et d’action.

D’ici quelques jours il faut que nos principaux groupes régionaux soient debout et que les noyaux locaux et syndicaux poussent comme des champignons. Nos amis, tous nos amis, doivent se donner de tout leur cœur. La mise en route sera d’autant moins dure que nous nous consacrerons tout entier. Et il faut faire vite car le temps presse ; la réaction mondiale ne désarme pas. La Révolution russe, créatrice de l’Internationale syndicale à laquelle nous venons d’adhérer, est plus que jamais menacée et tant que nous n’aurons pas établi une organisation solide, faite d’éléments disciplinés nous serons impuissants à lui venir en aide : il faut que nous fassions à travers le pays la besogne d’assainissement moral et de redressement syndical, qui arrachera la classe ouvrière, instinctivement révolutionnaire à l’influence pernicieuse de ceux qui ont trahi son idéal.

Dans le détail notre plan d’organisation est révisable ; nous verrons à l’usage quelles modifications doivent être apportées. Pour l’instant nous devons nous attacher à regrouper par syndicats, par fédérations, par localités, par régions les éléments des minorités plus ou moins isolés et cette chose n’est pas au dessus de nos forces. Pour arriver à la création de nos conseils d’atelier, à nos délégués d’ateliers, il nous faut d’abord constituer nos « noyaux ».

Au fur et à mesure qu’ils constitueront les groupements, nos amis voudront bien nous en faire parvenir une relation que nous publierons dans la Vie ouvrière ce qui permettra à chacun d’en tirer, pour sa propre région, des initiatives heureuses par nous signalées. Les cartes d’adhésion du CSR sont à la composition, ils seront au format de la carte confédérale de telle façon à se plier avec celle ci. En plus des formules habituelles notre carte contiendra une notice indiquant les buts poursuivis par le CSR, son fonctionnement, ses ressources. Et puisque nous sommes au chapitre « ressources » je rappelle que le prix de la carte annuelle d’adhésion est de 5 francs sur lesquels :

2 francs va au comité central 1 franc va au groupement région 1 franc va au groupement départemental

1 franc va au groupement local D’ores et déjà nos camarades peuvent adresser leurs commandes à notre trésorier général : Labonne, Syndicat des Métaux, 3 rue du Château d’eau Paris. Le secrétaire suppléant, V. Godonnèche, à la « Vie ouvrière »

Analysons ce texte politique. Nous voyons une proposition d’organisation plaquée sur la structuration de la CGT. La seule nouveauté est l’apparition de groupements régionaux. Ils n’ont pas à proprement parlé de fonction politique mais doivent assurer une aide aux groupements départementaux dans le domaine de la propagande et de l’implantation. Si l’organisation n’a rien d’innovant, en revanche la forme prise par l’organisation révolutionnaire est un dépassement des faiblesses passées des SR. Dans cette période pré-révolutionnaire, le syndicat n’est pas considéré comme systématiquement révolutionnaire. Des syndicats peuvent adhérer en tant que tel au CSR mais la structuration repose avant tout sur des adhésions individuelles de militants révolutionnaires. C’est donc une avancée de taille par rapport à certaines réticences d’avant 1914 quant il s’agissait d’organiser des tendances dans la CGT. Les CSR ne sont pas une simple tendance de la CGT qui se limiterait à préparer les congrès. Ainsi les « noyaux centraux de fédération des CSR » devront jouer un rôle prépondérant « dans la prise de possession des instruments de production ». L’objectif est donc bel et bien de déborder certaines structures de la CGT et donc de se doter d’une organisation révolutionnaire complémentaire agissant sur des bases spécifiquement révolutionnaires. Les faiblesses de la grève de 1920 sont donc analysées correctement. La CGT n’étant pas encore une organisation majoritairement révolutionnaire, elle ne peut coordonner à elle seule l’action révolutionnaire. Les syndicats acquis à la stratégie révolutionnaire peuvent donc adhérer aux CSR et s’y coordonner avec les noyaux et militants minoritaires. Le tout servant de lieu d’impulsion alternatif au réformisme de la majorité confédérale. La prise du pouvoir est aussi pensée dans un schéma cohérent et directement reliée à l’action quotidienne. Les organisations nationales d’industrie préparent les statistiques, coordonnent l’action professionnelle dans la perspective de la socialisation des moyens de production sur une base confédérale.

Démoralisation et repli sur les appareils :

La tendance anarcho-syndicaliste n’a été que provisoirement battue. Mais elle va se réorganiser en s’appuyant sur une nouvelle génération de jeunes militants souvent peu expérimentés. Il faut analyser la situation politique pour comprendre l’émergence de l’anarcho-syndicalisme et le type de structuration qu’il va adopter. La situation politique de la France est complexe en 1920. Le Prolétariat vient de subir une de ses principales défaites. Le mouvement ouvrier européen a lui aussi commencé sa phase de repli, même s’il n’en est pas encore conscient. Et pourtant l’offensive ouvrière n’est pas stoppée. Au moment où se créent les CSR le syndicalisme italien engage une bataille déterminante. En Allemagne, la classe ouvrière conserve sa radicalité et laisse présager une prochaine offensive. L’espoir se renforce aussi en URSS où l’Armée rouge est en train de prendre le dessus sur les armées blanches et sur les agressions étrangères. Les militants se trouvent donc tiraillés entre deux sentiments, deux perspectives contradictoires. Il s’agit tout d’abord de se préparer à un embrasement généralisé de l’Europe, phénomène qui pourra redonner à la France un climat de relance révolutionnaire. Mais, en parallèle, un certain pessimisme produit déjà ses premiers effets. Le choc de la défaite de mai 1920 a été d’autant plus fort chez de jeunes militants, disposant d’une faible expérience et fragilisés par leurs lacunes politiques en raison de leur formation récente et superficielle. C’est dans ce terreau que va émerger l’anarcho-syndicalisme. Nous avons vu que dès 1919 le Parti communiste de Péricat se caractérise par les éléments politiques qui marqueront le courant anarcho-syndicaliste naissant. Ce courant se définit par un repli frileux sur l’appareil syndical et ce repli s’accompagne par la production d’un discours philosophique abstrait destiné à justifier un sectarisme d’appareil. Le courant anarcho-syndicaliste sera relativement faible en France. Il implosera rapidement sous la pression des logiques individuelles et de son corporatisme la minuscule CGT-SR ne regroupant qu’une petite minorité des scissions de 1924-25. Mais dans le contexte de 1920-1921, il bénéficie d’une situation favorable. Il aura donc un impact profond sur l’action des CSR. D’autant plus que les militants de la VO commettront l’erreur de laisser des mandats importants à ce qui n’est encore qu’une sensibilité et qui deviendra rapidement une fraction clandestine agissant au cœur même du Comité central des CSR. Plusieurs militants se font rapidement remarquer au sein de cette mouvance. Leur parcours personnel est aussi caractéristique de l’opportunisme et des logiques individualistes de ce type de militants démoralisés. La chasse au mandat et aux postes de permanents est une caractéristique de ce courant bien avant qu’elle n’atteigne ses rivaux du PCF en 1923.

À partir de septembre 1921, Le Libertaire se fait de plus en plus le propagandiste de la scission. Colomer, qui finira sa vie dans le très stalinien PCF, écrit le 14 octobre dans cette revue « non seulement je crois la scission inévitable mais je la crois indispensable … Préparons-nous résolument, organisons nous, faisons aujourd’hui cette CGT suivant nos vœux : la Confédération générale des travailleurs révolutionnaires ». La revendication d’un syndicat affinitaire est désormais parfaitement assumée malgré la totale contradiction avec la Charte d’Amiens. Cette position ne va cesser de se renforcer dans le mouvement libertaire. Une large fraction des anarchistes soutiennent désormais les manœuvres des « syndicalistes purs », utilisant cet affrontement comme moyen de marginaliser l’influence du Parti Communiste. Comme dans toute période de reflux du mouvement ouvrier, on voit donc les logiques d’appareil et les références philosophiques prendre le dessus sur les intérêts de classe. En 1921, les anarcho-syndicalistes vont profiter de la vague d’exclusions au sein de la CGT pour valoriser leur perspective de scission syndicale. Cette politique va désormais être appuyée par l’action d’une direction clandestine composée de quelques dizaines de militants des CSR, le plus souvent des jeunes, mais alliés à quelques vieux militants aigris. Le Pacte est ainsi fondé clandestinement en février 1921. Il se fixe pour objectif premier de prendre le contrôle des organisations syndicales. Ses fondateurs justifient cette décision en prétextant la menace de bureaucratisation, argument amusant lorsqu’on étudie les parcours de ces militants et leur mode de fonctionnement. Le second argument serait le danger d’inféodation au PC, ce qui relève à cette époque d’un fantasme d’autant plus étonnant que la plupart des militants du Pacte viennent de ce même PC. D’ailleurs le Parti n’est pas en capacité d’imposer sa direction au mouvement syndical, ne serait-ce que parce que ses militants ne sont ni coordonnés ni unifiés. Bien peu de membres du Parti se permettraient de remettre en cause la Charte d’Amiens.
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Dès sa fondation, l’anarcho-syndicalisme adopte une structuration et une politique qui définissent sa nature. Ce courant se veut la création d’une confédération identitaire, explicitement « syndicaliste révolutionnaire ». C’est bien sûr nier la réalité d’une organisation syndicale qui regroupe bien au-delà des simples partisans de la Révolution. Cette position s’accompagne d’un fonctionnement des dirigeants sous la forme d’une direction occulte. Il n’y a pas de contradiction à cela puisque le mythe de la confédération révolutionnaire sert à limiter le travail de formation syndicale, à ne pas mener une politique d’unité, et au final permet à la bureaucratie de renforcer son contrôle sur les adhérents. Au congrès des CSR de juillet, à la veille du congrès de Lille, un secrétariat totalement acquis aux membres du Pacte est élu. Les membres du Pacte utilisent leur fonction pour populariser leur position scissionniste. Ainsi Quinton, dans L’Humanité du 28 août 1921, consacre un texte à « l’unité syndicale » en écrivant « la scission n’est plus à faire ; elle se fait ». La thèse de « l’unité syndicale à la base » commence à se cristalliser et sera reprise à la fin des années 1920 par les Staliniens. Elle permet ainsi de contourner la Charte d’Amiens pour faire croire que l’unité syndicale pourrait se créer spontanément en débordant les bureaucrates syndicaux. Cette conception est totalement abstraite et elle tente de justifier la scission et le sectarisme. Elle crée cependant l’illusion que les bureaucrates réformistes vont perdre toute influence et qu’ils vont disparaître avec un coup de baguette magique par le simple fait de créer une nouvelle organisation syndicale.

L’émergence de cette direction occulte et inexpérimentée ne sera possible qu’en raison des erreurs stratégiques commises par l’équipe de La Vie Ouvrière. Car leur démission du Comité central des CSR s’explique par l’influence grandissante de la tendance dans la CGT. Nous avons vu que les organisations sont conquises les unes après les autres. C’est vrai pour les fédérations (Cheminots, Bâtiment, Métaux...) mais aussi pour les plus importantes UD (Seine, Rhône, Isère…). A chaque fois, ce sont des responsables des CSR qui doivent animer les nouveaux secrétariats. Cette priorité accordée à l’action de masse n’est pas une erreur en soi mais elle tend à sous-estimer le rôle de la tendance, c’est-à-dire de la seule organisation réellement révolutionnaire dans le contexte actuel. On peut même affirmer que ce désengagement relatif des CSR est le reflet, chez de nombreux militants d’une conception encore confuse de l’utilisation qui doit être faite de chaque organisation syndicale. La question de la nature des syndicats va se retrouver au cœur de la scission mais aussi de la crise que vont traverser les CSR.

Une organisation révolutionnaire ou une tendance « large » ? Dès le Congrès de la Minorité à Orléans, la question de l’adhésion directe des syndicats aux CSR est posée. Cette adhésion est acceptée mais cette question a certainement été décidée trop rapidement et va donc laisser la place à un débat permanent. Ce débat ne relève pas simplement du formalisme ou de la tactique de développement. Le positionnement définit des stratégies relativement distinctes. Ceux qui estiment que les syndicats peuvent adhérer aux CSR, pensent par là même que la majorité de leurs membres sont déjà en capacité de prendre le pouvoir et de gérer la Société. Ceux qui partagent l’avis contraire vont se consacrer davantage au travail de formation mais aussi au maintien d’une CGT unifiée. Face à ces deux courants, là encore Marie Guillot fait figure de stratège dans sa conception de l’action révolutionnaire. Lors de la création des CSR de l’Enseignement, ces derniers se constituent uniquement comme des regroupements de militants. À la réunion de la minorité fédérale du 8 août 1920, Marie Guillot a obtenu un vote favorable à cette proposition. Les adhésions aux CSR de l’Enseignement seront exclusivement individuelles. Ces CSR seront donc des « sections » au sein de chaque syndicat départemental. Pourtant, dans la VO du 22 octobre 1921, Mayoux, lui aussi instituteur mais sous l’influence de l’anarcho-syndicalisme marseillais, brocarde les positions de Marie Guillot. Forte de son expérience des CSR de l’Enseignement, celle-ci défend des adhésions uniquement individuelles afin de ne rassembler au sein des CSR que des éléments réellement révolutionnaires. Son argument sera central : « Il est impossible qu’il se trouve un syndicat composé uniquement de minoritaires ». Mayoux lui répond avec une argumentation qui se veut très révolutionnaire en se présentant comme très optimiste : il ne faut pas attendre que tout le monde soit révolutionnaire pour faire la Révolution. Mais cette position, au final très partagée dans les CSR, va amener une sous-estimation des besoins en formation politique.

Ce développement des CSR se réalise sur une base relativement confuse quant à leur mode d’organisation et donc à leur finalité. S’agit-il d’une tendance regroupant des syndicats ou d’une organisation révolutionnaire composée des militants les plus conscients ? C’est peut être en région parisienne que la confusion est la plus grande. Ainsi le Comité départemental de la Seine qui regroupe à la fois les syndicats minoritaires et les noyaux CSR lance un appel « à intensifier la propagande pour amener la masse des syndiqués aux CSR ». Il est également demandé aux syndicats minoritaires « d’adhérer effectivement au CC du CSR ». C’est ce que font d’ailleurs de nombreux syndicats et sections dans ce département acquis aux thèses des CSR. Le débat se retrouve aussi en province. Ainsi, en Isère, Montmayeur propose la même tactique, ce qui est d’ailleurs refusé.

Très tôt la direction réformiste essaie de prévenir un basculement de majorité en tentant d’exclure les révolutionnaires. C’est la question de l’adhésion directe de syndicats aux CSR qui constitue la question la plus sensible, et surtout l’élément de faiblesse des CSR. Certaines organisations tombent dans le piège tendu par les bureaucrates. En novembre–décembre 1921, le débat s’engage dans la minorité sur la question de la désaffiliation des syndicats des CSR. Les partisans du retrait avancent principalement des arguments tactiques. Il s’agit pour eux de retirer aux majoritaires tout prétexte d’exclusion et donc de les désigner dans les faits comme des partisans de la division ouvrière. Car, c’est bel et bien l’adhésion des syndicats aux CSR qui sert de ciment bien fragile aux militants majoritaires. De nombreux syndicats majoritaires acceptent l’existence de tendances mais considèrent l’adhésion directe de syndicats comme facteur de division. Pour les partisans de la désaffiliation, cette position est un moyen de briser le front majoritaire, d’isoler les bureaucrates et de maintenir le plus longtemps possible, jusqu’au basculement, l’unité de la Confédération.

Les syndicats adhérents au CSR, confrontés aux menaces d’exclusion, vivent assez mal le choix de quitter leur tendance sous la contrainte. Rémy Raffin, du Syndicat des Mineurs de la Mure critique le 9 décembre 1921 dans la VO « l’amour propre des minoritaires » et estime que ces derniers se font manipuler en réagissant seulement avec leurs sentiments. Le 16 décembre 1921, Herclet écrit dans la VO un autre article contre la scission : « la CGT n’a pas besoin d’une lettre de plus pour être révolutionnaire, il suffit que nous agissions dans son sein pour qu’elle le redevienne ». Mais cette position est loin d’emporter l’adhésion de tous les SR et les débats dans la VO démontrent la montée en puissance de la sensibilité sectaire qui va rapidement se transformer en anarcho-syndicalisme.

Cette politique de la sensibilité sectaire est d’autant plus étonnante que la tactique des CSR apparaît gagnante. Car comme le fait remarquer Monatte « minoritaires est devenu synonyme d’unitaires ». Cette évolution est déterminante et pèse sur la bataille idéologique qui traverse alors la CGT et sur la légitimité des CSR. Mais il faut bien reconnaitre que de nombreux militants, souvent jeunes, ne disposent pas d’une formation politique solide. Il est donc rassurant de faire voter des motions révolutionnaires qui n’ont aucune portée lorsqu’elles ne s’appuient pas sur une stratégie de terrain.

Une démarcation commence donc à se produire au sein des CSR. On peut remarquer que les partisans de la désaffiliation sont constitués des militants qui demeureront les plus fidèles aux principes de l’unité ouvrière. Au contraire, les acteurs de la scission se retrouveront aux premiers rangs de l’anarcho-syndicalisme mais aussi parfois dans l’appareil stalinien.

La nécessité d’une tendance, impulsant une réflexion et une formation révolutionnaire, n’a pas été intégrée par tous. Ce travail d’élaboration patient a été marginalisé par un discours souvent abstrait et par la dynamique de conquête de l’appareil.

Cette minorité qui s’exprime au congrès de septembre est en train de devenir majorité avec le basculement de nombreux syndicats et UD. La poussée des révolutionnaires dans les organisations de la CGT impose à la direction confédérale de réagir rapidement. Elle pousse alors à l’exclusion de syndicats et de militants. Mais les syndicats « exclus » demeurent le plus souvent adhérents par l’intermédiaire de leur Fédération ou de leur UD. Il s’agit donc pour les syndicats « unitaires » de retirer leur adhésion aux CSR pour priver les dirigeants réformistes de tout prétexte d’exclusion. Les CSR pourraient ainsi disposer du temps nécessaire pour obtenir le basculement de nombreuses UD et Fédérations.

C’est dans ce contexte qu’est prise, le 29 novembre, la décision de convoquer un « congrès extraordinaire et unitaire de tous les syndicats confédérés ». Depuis Lille, la progression des CSR s’est confirmée et ils sont désormais majoritaires comme le confirmera ce congrès « unitaire ». Début décembre, le conseil d’administration de la CGT rédige un manifeste qui menace les UD et fédérations à l’initiative du congrès unitaire. Ce manifeste indique que si le congrès a lieu ces organisations « se seront placées d’elles mêmes hors de la CGT ». On les accuse de « cas de rébellion » et « d‘acte d’indiscipline caractérisé ». Mais cette politique de scission provoque un début d’implosion de la tendance réformiste. À la veille du congrès minoritaire, Villeval, secrétaire adjoint de la Fédération du Livre démissionne de son poste. Il refuse de cautionner la politique de scission. Le congrès unitaire de décembre va démontrer que les SR coordonnent désormais une majorité de syndicats. Tactiquement, ils ont bien manœuvré en invitant toutes les organisations favorables à l’unité. Cependant cette initiative n’est qu’un compromis. Les secteurs les plus sectaires des CSR ont obtenu le fait que cette réunion prenne le nom et la forme d’un « congrès ». Les bureaucrates réformistes ont donc beau jeu de déclarer que cet acte relève d’une scission effective. Il est en effet impensable pour beaucoup de syndicats à majorité réformiste de participer à ce congrès dissident.

La direction confédérale peut donc se féliciter d’avoir vu sa tactique couronnée de succès. La scission est effective à la fin de l’année. Elle perd son contrôle sur la majorité des syndiqués mais elle conserve un appareil confédéral, une CGT minoritaire mais indépendante, préservée de l’influence des révolutionnaires. Elle sort donc renforcée de la scission. Elle peut désormais manœuvrer librement sans le contrôle de la tendance SR.

La fin des CSR

La dissolution des CSR va se réaliser sur plusieurs mois. Elle est le produit d’un double phénomène. Nous avons déjà vu l’influence des anarcho-syndicalistes dans la crise que traverse le CSR à la fin de l’année 1921. Ce phénomène ne va cesser de s’accentuer car, au fil des mois, les CSR deviennent un obstacle à leur repli sur l’appareil. La création de la CGT-Unitaire, qu’ils souhaitent transformer en confédération affinitaire, retire de fait tout intérêt aux CSR. L’enjeu est désormais de prendre des postes dans le nouvel appareil en constitution. Pour les anarcho-syndicalistes, une tendance n’était utile que comme tremplin à leur démarche de conquête des postes de responsabilité. Dans une confédération affinitaire, une tendance révolutionnaire deviendrait une menace pour leur repli opportuniste et leur absence de stratégie. Comme nous allons le voir, les membres du Pacte entreprennent donc un véritable sabordage de la CE des CSR.

Le Comité central (CC) du CSR convoque le congrès de la Minorité pour le 23 décembre. Entre temps, les anarcho-syndicalistes ont pris les devants en faisant démissionner leurs trois secrétaires du CC. La démission des membres du Pacte ne vise absolument pas à favoriser un travail plus serein au sein des CSR mais au contraire à se donner les mains libres pour prendre le contrôle de la CGTU. Il est vrai que les caisses des CSR sont désormais vides et il apparait évident que les cotisations des syndicats vont désormais s’orienter vers la construction de la CGTU. Le congrès minoritaire du 23 décembre décide du maintien des CSR mais ceux-ci doivent changer de but, de stratégie et de caractère.

Dans la VO du 27 janvier 1922, la Commission Exécutive (CE) du CSR diffuse un texte faisant suite à un débat mené par cette même CE « sous quelle forme et avec quel programme cette organisation des CSR modifiés pouvait continuer son œuvre ». Cette CE se propose de maintenir l’œuvre sur une forme avant tout de groupe de réflexion « sur le terrain purement économique ».

La CE du CSR de la Seine définit l’objectif du CSR départemental désormais constitué uniquement d’individus : « groupements d’étude, d’éducation, de propagande et de vigilance syndicalistes », « diffusion permanente de la pensée syndicaliste ». Il est précisé que les CSR agiront « sans empiétement sur les attributions normales des organismes statutaires ». Les CSR constitueront pour la « CGT Révolutionnaire » ses « foyers d’étude et d’investigation philosophiques et économiques », ils s’occuperont de « la partie éducative si négligée jusqu’à ce jour ». La CE fait appel aux syndicats anciennement adhérents pour qu’ils constituent en leur sein des « comités syndicaux avec les éléments disposés à le faire ». Il fait également appel « aux anciens membres des noyaux minoritaires pour qu’ils continuent à travailler sous le même aspect organique, mais conformément aux directives nouvelles ».

Dans son article paru dans La lutte des classes du 25 août 1922, Godonnèche établit une description relativement objective des CSR. La déliquescence du CC fait qu’aucun lien n’existe avec les noyaux toujours actifs en province. C’est d’ailleurs ce qui explique la proposition soutenue par les anarcho-syndicalistes de soutenir la dissolution des CSR. Au congrès confédéral de Saint Etienne de la CGT-Unitaire en 1922, ils ont subi une large défaite. Ils désirent désormais créer une nouvelle tendance oppositionnelle, clairement hostile à la nouvelle direction « communiste » : le Comité de Défense syndicaliste, acquis à l’anarcho-syndicalisme et, qui doit donc nécessairement passer par la dissolution des CSR qui demeurent une tendance unitaire. Cette proposition va être combattue par de nombreux noyaux parisiens et par Godonnèche mais, à cette date, les militants sont pris par des tâches qui leur apparaissent à tort comme plus fondamentales. Ce sera la principale raison de la disparition des CSR.

En conclusion, nous pouvons dire que les CSR se trouvent placés en situation de crise finale. La lecture de la VO démontre une activité nettement déclinante des CSR locaux et départementaux. Leurs militants sont occupés à construire les UL et UD CGTU et à essayer de gagner à eux les syndicats hésitants. Dans chaque organisation, il faut éviter que la scission ne se transforme en crise durable, voire en disparition pure et simple. La reconstruction urgente d’un appareil amène les militants les plus influents à laisser de côté les réflexions révolutionnaires. L’espace est donc laissé vacant aux militants anarcho-syndicalistes sans envergure puis au PC. Cet abandon des CSR ne tient pas seulement à un manque de temps. Il démontre également les limites politiques des militants qui vont créer la CGTU. Débarrassée des « réformistes », cette confédération apparaît désormais comme l’outil révolutionnaire par essence. Cela démontre que le débat sur l’adhésion de syndicats aux CSR n’a pas été porté à son terme. La majorité des militants confond encore organisation de masse et organisation révolutionnaire. Mais dans le reflux ouvrier des années 1920, cette distinction va apparaître au grand jour. Ainsi, l’apparition de la tendance anarcho-syndicaliste est la démonstration du fait qu’une confédération qualifiée de « révolutionnaire » ne regroupe pas en son sein que des militants révolutionnaires, surtout si elle se veut être une organisation de masse.

De plus, les militants les plus conscients subissent un choc moral car eux seuls comprennent la signification politique de la scission. La CGTU et l’Internationale syndicale rouge servent de pôle de ralliement mais l’unité organique est de plus en plus fragile. Les anarcho-syndicalistes y intensifient leur politique de clivage idéologique. L’appareil bolchévique y exerce désormais une propagande permanente pour impulser la création de « noyaux communistes ». Cette atmosphère de division va favoriser le développement de logiques opportunistes et carriéristes. La tendance SR, disparue, est désormais incapable de redonner une dynamique collective aux militants. Les militants ne disposent plus de lieux où réfléchir collectivement et élaborer une stratégie révolutionnaire. Le terrain est désormais libre pour les organisations philosophiques. Elles se présentent comme une alternative à la division du mouvement ouvrier. Certaines se proposent de gérer à la place des travailleurs, les autres se limitent à coordonner la contestation sociale. Elles produisent des militants qui s’enferment dans une fonction de tribuns qui décident et gèrent à la place des syndiqués. Mais aucune n’est en capacité de répondre aux nécessités matérielles du Socialisme : avec quel outil la classe va-t-elle pouvoir gérer la nouvelle société ? Car le Socialisme n’est matériellement possible qu’avec des organisations de masse structurées au niveau professionnel et interprofessionnel. Ces organisations de masse doivent aussi avoir été éduquées par un outil de formation, une tendance interne.

Les CSR avait proposé un schéma cohérent. Ce schéma avait permis d’unifier tous les militants révolutionnaires de la classe dans une seule organisation. Mais cette initiative a été lancée trop tardivement, dans la précipitation.

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 18:08

Un article du blog néo-zélandais Red Line, daté du 2 octobre 2012, repris par Libération Irlande et Feu de Prairie.

C’est aujourd’hui la journée de Gandhi, journée destinée à célébrer la vie, les œuvres et la philosophie de ce leader auréolé de sainteté et « père spirituel » de l’Etat indien indépendant. Il est toujours difficile de s’attaquer à une figure auréolée de sainteté, mais très souvent ces figures ont des pieds d’argile et sont entourés de mythes qui servent des buts politiques très ordinaires et souvent en toc. La princesse Diana et Mère Theresa en sont des exemples récents. Gandhi est un autre spécimen.

D’après la publicité qui lui est faite, on pourrait croire qu’il est très populaire en Inde et qu’il est vu comme le plus grand homme du pays. Toutefois, d’après une enquête nationale menée par History TV et la CNN indienne, c’est Bhimrao Ramji Ambedkar, personnage tout à fait inconnu en occident, leader historique des Dalits (les Intouchables) et grand critique des positions de Gandhi vis-à-vis des Intouchables, qui a été nommé le plus grand homme de l’Inde de tous les temps. Sur google, le nom d’Ambedkar est plus souvent recherché que celui de Gandhi.

L’un des grands mythes construits par les propagandistes de Gandhi est que l’indépendance de l’Inde a été gagnée au moyen des protestations pacifiques menées par le ‘Mahatma’. La réalité est différente. D’un côté, tant qu’elle voulait garder l’Inde et maintenir sa répression, y compris la répression violente, la Grande-Bretagne a pu endiguer et mépriser le mouvement de Gandhi. D’un autre côté, après la deuxième Guerre Mondiale, la Grande-Bretagne n’a tout simplement plus été en mesure de maintenir sa domination sur l’Inde. La Grande-Bretagne est sortie endettée et ravagée par la guerre. Mais tant que le capital britannique pouvait continuer à exploiter les régions dominées par la Grande-Bretagne, l’Etat britannique pouvait évacuer ses colonies et accorder l’indépendance.

En Inde, la domination britannique était menacée par des luttes radicales de masses, qui pour la plupart n’avaient rien à voir avec Gandhi. Si la Grande-Bretagne avait tenté de se maintenir physiquement, ces luttes de masses se seraient radicalisées d’autant plus, menaçant le capitalisme lui-même. Quelles étaient ces formes de lutte?

Sous l’influence de la révolution russe, une frange des nationalistes indiens avancés fut attirée vers le marxisme et un parti communiste fut établi. Le PC avec d’autres organisations révolutionnaires et syndicats militants, gagna du poids à la fin des années 1920, qui vit une série de soulèvement paysans. Avec l’irruption de la deuxième Guerre Mondiale, une nouvelle vague de révoltes paysannes et de grèves déferla, en même temps qu’une montée en puissance des forces indépendantistes, choses qui ont été complètement effacées du portrait officiel de l’indépendance indienne. Le Congrès National Indien avait été marginalisé par la croissance des forces révolutionnaires et par son incapacité à faire face à la répression que les Britanniques avaient déchaînée lors du massacre d’Amritsar en 1919.


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Gandhi lança la salt satyagraha [mouvement de résistance non-violent contre le monopole du sel détenu par les Britanniques] au début des années en 1930, en partie pour regagner de l’influence au sein du Congrès. Pendant la deuxième Guerre Mondiale, pour reprendre l’initiative face à une activité de masses beaucoup plus radicale, le Congrès arbora le slogan ‘Quit India’ en 1942.

Cependant, c’était la continuation des luttes de masses qui permirent d’en finir avec la domination britannique. A la fin de la guerre, il y eut un mouvement de grève massif, pendant lequel 1.700 personnes furent tuées par la police coloniale. Il y eut des mutineries massives de marins indiens, et la résistance à la domination britannique grandissait dans les forces armées indiennes. Les organisations paysannes radicales et les syndicats se développaient, en taille et en influence, et les actions armées devenaient de plus en plus monnaie courante. Dans le Bengale, les femmes jouaient un rôle non négligeable dans les groupes armés.

Un autre mythe veut que Gandhi fût un grand pacifiste et un défenseur intransigeant de l’indépendance indienne. En réalité, il avait soutenu l’impérialisme britannique pendant la première Guerre Mondiale et avait encouragé les Indiens à se battre pour la Grande-Bretagne. Il avait lui-même tenté par deux fois de se faire incorporer dans l’armée. Gandhi prétendait que l’Empire Britannique avait un « fondement spirituel ». Tout en soutenant l’impérialisme armé, il s’opposait à la révolte de Chauri Chaura de 1921 et exigeait la cessation du Mouvement National pour la Non-Coopération. Gandhi soutenait la Home Rule [l'autonomie] plutôt que l’indépendance. A ce moment, ses opinions différaient de celles de nombre de leaders du mouvement indépendantiste. Par exemple, sa position sur la première Guerre Mondiale rencontrait l’opposition du Ghadar Party, plus radical.

A cette époque, la plupart des intellectuels avancés étaient hostiles à la domination britannique, depuis les années 1880. Ils remarquaient que celle-ci arrêtait le développement économique et social du sous-continent (et lui faisait même faire marche arrière). Malgré cela, jusqu’à la fin des années 1920, Gandhi continua à rejeter le mouvement indépendantiste indien, en faveur de la Home Rule. Certains leaders du Congrès exprimaient leur frustration à l’endroit de ses illusions vis-à-vis des Britanniques et de son refus de faire avancer la lutte à un niveau supérieur.

Une autre fable nous le dépeint en homme simple, en homme du peuple et en homme qui renonce au pouvoir personnel. Mais, même après la première Guerre Mondiale, son opinion était que les masses indiennes, par une modération exemplaire, allaient pouvoir impressionner les Britanniques (et lui-même) et montrer qu’elles méritaient l’indépendance. En même temps, tout le temps en réalité, il prenait lui-même toutes les décisions en ce qui concerne la tactique et la stratégie.

D’autres membres du Congrès manifestaient fréquemment leurs désaccords envers son comportement autocratique. Il prétendait répondre à un appel de l’au-delà, comme le font souvent les autocrates, et Gandhi ignorait purement et simplement les décisions du Congrès avec lesquelles il n’était pas d’accord, et n’en faisait qu’à sa tête. Il préférait travailler avec une petite coterie élitiste plutôt qu’avec l’organisation en tant qu’ensemble, et se servait de la pratique du jeûne pour contrôler le mouvement du Congrès. Face à ses jeûnes, ses opposants devaient abandonner leurs récriminations et suivre ses décisions.

Il aimait dire aux masses indiennes comment se comporter, mais il était moins sourcilleux en ce qui concerne la classe capitaliste indienne. Par exemple, il était proche des Birlas, une famille de capitalistes qui donnait de l’argent à la clique de Gandhi et lui prodiguait des conseils en matière de politique économique.

Un autre boniment présente Gandhi comme un grand champion des Dalits, qui aurait tenté d’abolir le statut d’intouchable. Mais Ambedkar critiquait Gandhi pour être trop passif à ce sujet. L’attitude de Gandhi vis-à-vis des Dalits, cohérente avec ses idées élitistes en général, était paternaliste. Il voulait les libérer, non qu’ils se libèrent eux-mêmes. Il en vint même à se mettre en grève de la faim pour que les Dalits n’aient pas de siège au parlement indien, bien qu’il soutînt le droit des autres minorités à y siéger. En effet, Gandhi soutenait la structure sociale hindoue. Il voulait l’améliorer graduellement, en retirant les barrières érigées contre l’accès des Dalits à l’égalité, mais il ne voulait pas défier la structure sociale elle-même.

Qui plus est, il mettait sans cesse en valeur les obligations des opprimés, sans faire l’équivalent du côté des Britanniques. Dans sa vision du monde, les droits des opprimés avaient moins d’importance que leur obéissance à son code de valeurs morales. Il n’est peut-être pas inopportun de remarquer que ce fils d’un haut bureaucrate d’un Etat princier expliquait que « nous ne sommes pas connus pour avoir partie liée avec des bandes de brigands ». Il n’a jamais abandonné son idée féodale selon laquelle les masses n’ont pas de droits propres, uniquement des devoirs.

Gandhi est aussi connu pour être très spirituel. C’est peut-être vrai. Mais quelles conséquences cela a-t-il eu pour l’Inde? Ses idées sur la religion et la spiritualité, ainsi que le type d’Inde d’après l’indépendance qu’il voulait voir émerger, correspondait non pas à la longue association du sous-continent avec la science et le rationalisme, mais plutôt avec une certaine mise à l’écart exotique de l’Inde. Apparemment, Dieu était son ami proche. Il aimait à personnaliser cette relation, en disant souvent « Dieu m’a averti de… » pour que les autres lui obéissent. En outre, il utilisait les textes religieux pour propager l’idéalisme pacifiste, avec souvent des résultats tragiques, non pas comme moyen de mobiliser les masses. (D’autres leaders utilisaient parfois les textes religieux, mais pour susciter la résistance, non la passivité).

Il idéalisait l’existence paysanne et le village, plutôt que la modernisation et l’émancipation. Mais une Inde faite de millions de petits villages arriérés n’était pas la voie vers une terre de liberté et d’abondance. Un aspect de son aura spirituelle et religieuse est son prêche pour l’abstinence. Cela permettait de consolider le puritanisme moral. Mais cela avait aussi un côté dégoûtant. Par exemple, à la fin de sa vie, Gandhi commença à coucher avec des jeunes femmes et de très jeunes filles – en prétendant qu’il s’agissait pour lui de tester ses « résolutions platoniques ».

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25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 07:32
Texte en anglais trouvé sur le site anar britannique Libcom.org (http://libcom.org/ ), dans sa rubrique « History », sous le titre « 1985-2001: Anti-Fascist Action (AFA)».

La traduction a été réalisée par le Collectif Anarchiste de Traduction et de Scannerisation (CATS) de Caen en janvier 2011.

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1982-2001 : AFA, Anti-Fascist Action (Action Antifasciste)

Voici une courte histoire d’AFA qui a mené une guerre secrète contre l’extrême droite et l’a virée des rues de Grande Bretagne.
AFA se constitua en 1985 pour être une large organisation antifasciste. Suivant la mort du National Front (NF), consécutive à l’élection de Thatcher en 1979, le British National Party (BNP) était la principale organisation fasciste de l’époque. Il s’agissait d’une frange radicale provenant du NF. La constitution d’une force militante
physique contre le fascisme est issue d’une longue tradition qui remonte dans ce pays aux années 1930 avec des événements comme la « bataille de Cable Street » ou la création du « 43 Group » de l’East End à Londres (groupe antifa composé de Juifs ayant servis sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale). AFA s’est
formée selon cette tradition.
Les fascistes
Dans les lieux où les fascistes n’avaient pas d’opposants, ils menaient des campagnes de violence visant les minorités ethniques et les organisations de la classe ouvrière. Prenons l’exemple de Liverpool. Là-bas, les quelques tentatives de marches ou de meetings en centre-ville organisés par le BNP ou le NF dans les années 80 furent réduites à néant par une grande partie de ses habitants (notamment ceux de la communauté noire [1]).
Malgré ces échecs, le BNP continua de vendre ouvertement des journaux dans le centre car personne ne s’y opposait. Cela ne l’a pas non plus empêché de démarrer une campagne de violence contre des cibles de gauche, en particulier contre la librairie « News From Nowhere » tenue par un collectif féministe. Après avoir presque
réussi à incendier celle-ci, les fascistes brisèrent régulièrement ses fenêtres durant des attaques ayant lieu le samedi (probablement après les ventes de leurs papiers). Et ils se pavanaient dans le magasin pour intimider le personnel ainsi que les clientEs quand ça leur chantait, c’était évident qu’il fallait réagir. À cette époque, ils
s’attaquèrent aussi aux fenêtres du Wirral Trades Council (locaux syndicaux du quartier de Wirral à l'ouest de Liverpool). Cette activité locale du BNP accompagnée d’attaques racistes et homophobes étaient récurrentes n’importe où en Grande Bretagne dès lors qu’il ne rencontrait pas d’opposition.
À Liverpool, AFA est née en 1986. À cette époque, « Militant » (maintenant le Socialist Party) était toujours le groupe de la classe ouvrière le plus fort de la gauche. Mais ni lui ni le Socialist Workers Party (SWP) ne voulurent faire partie d’AFA, bien qu’ils se soient impliqués contre les marches fascistes. Au début, les principaux organisateurs d’AFA Liverpool étaient apparentés au milieu anarchiste local.
AFA Liverpool était principalement composée d’anarchistes mais elle ne s’est jamais revendiqué comme telle et n’a jamais servi d’outil de recrutement. Quiconque était d’accord avec l’opposition « physique et idéologique au fascisme » pouvait en être et ce fut le cas pour beaucoup. Des liens se tissèrent avec des syndicats, des groupes
antiracistes juifs ou autres et des réunions eurent lieu afin d’attirer le plus grand nombre. Au même moment les antifascistes présents dans les deux universités montaient aussi des groupes AFA et ce processus se répéta plusieurs fois tandis que des étudiants partaient et que de nouveaux arrivaient.
En près d’un an, le BNP de Liverpool passa du fait de se vanter que les « rouges » se faisaient toujours battre quand ils essayaient de l’expulser de la rue (selon des copies confisquées du « British National ») à sa dissolution. Des années plus tard, le BNP admettait dans le « Liverpool Echo »qu’il « était devenu insignifiant à cause des extrémistes de gauche du milieu des années 80 ». Ce genre d’extinction efficace des groupes du BNP par tous les moyens nécessaires était aussi typique de l’époque.
Ce genre d’extinction efficace des groupes du BNP par tous les moyens nécessaires était aussi typique de l’époque.
Réorganisation
Au niveau national, l’AFA originelle finit par éclater en raison de divergences politiques. Des groupes locaux et régionaux (comme le « Northern Network », le réseau nord) persistèrent cependant et des appels nationaux étaient toujours lancé de part les contacts existants. AFA fut réactivée à Londres en 1989 et 1992. Une rencontre nationale eut lieu dans la capitale pour en tirer une nouvelle structure nationale. Il en résultat un « front militant uni », une alliance de diverses tendances politiques, orientée vers la classe ouvrière pour que celle-ci s’approprie des secteurs ouvriers que les fascistes considéraient alors comme leurs. La perspective de classe fut admise car les fascistes ne jouaient pas uniquement la carte raciale mais s’appuyaient aussi sur de véritables inquiétudes de la classe ouvrière blanche (chômage, mal-logement…), et ils obtenaient souvent des succès à cause des désillusions provoquées par les conseils municipaux dits « socialistes ». Cette propagande nécessitait une réponse de classe. De plus, « défendre la démocratie » n’était pas suffisant, si AFA n’avait pas affirmé qu’il fallait détruire le système, le fascisme serait resté l’alternative « radicale ». Enfin, le but du fascisme étant la
destruction du pouvoir de la classe ouvrière, elle seule avait intérêt à s’y opposer. Il était admis qu’AFA ne s’intéressait pas aux « alliés » tels que les conseillers/ères corrompuEs qui faisaient partie du problème.
On continua à tisser des liens avec les communautés noires et asiatiques qui étaient attaquées, mais la propagande d’AFA se concentrait principalement sur les communautés où les fascistes eux-même recrutaient [2].
Sur le plan organisationnel, on admit qu’AFA serait une fédération décentralisée basée sur une structure régionale, construite à partir des zones existantes d’AFA Londres et du Northern Network. La seule structure nationale serait un comité national de coordination composé de deux délégués n’ayant pas de pouvoir
décisionnel à rencontrer en cas de besoin (quelques décisions nationales mineures durent être appliquées durant ces années mais elles ne portèrent pas à controverse).
A ce moment, AFA Londres était assez orientée par la « Marxist Red Action »(l’Action Marxiste Rouge) et en alliance avec des éléments anarcho-syndicalistes du « Direct Action Movement » (DAM) [3] et d’autres du « Trotskyist Workers Power ». Des indépendants d’orientation socialiste ou anarchiste s’y impliquaient aussi.
Le zénith
À son apogée AFA ne se contentait pas simplement de son rôle de combattant des rues. Son activisme comprenait des prises de paroles publiques, la production de fanzines et de brochures, l’organisation d’événements pour collecter des fonds (concerts, kermesses…). Beaucoup de gens qui ne faisaient pas forcément partie d’un groupe AFA donnaient de leur temps pour ces activités. Durant cette période, il y exista une relation productive entre la magazine « Searchlight »et AFA.
Au niveau régional et national, AFA s’occupait surtout de compter les mobilisations fascistes et de faire du renseignement. En 1986, le « Dimanche du Souvenir » (« Remembrance Sunday ») à Londres fut le premier événement dans la mire d’AFA au niveau national. Le National Front avait décidé de marcher sur le cénotaphe de Whitehall, puis d’attaquer des cibles de gauche, le piquet anti-apartheid situé à l’extérieur de l’ambassade sud-africaine notamment. Ce jour-là, les mobilisations d’AFA eurent l’effet désiré : les fascistes furent stoppés. Au même moment, dans le nord, le Northern Network s’était mobilisé contre les meeting du BNP organisés à la
« Clifford’s Tower » (tour de Clifford) de York. Le BNP avait choisi ce lieu car c’était au pied de cette tour que de nombreuses personnes de la communauté juive avaient péri sur le bûcher au Moyen-Âge. Ces premières mobilisations d’AFA à York étaient relativement ouvertes et réunissaient beaucoup de monde. En 1988, AFA Liverpool remplit un autocar et un minibus (environ 80 personnes) pour se rendre au même événement mais elle fut bloquée par la police aux abords de York et escortée jusqu’à son retour à Liverpool. La même chose arriva au bus de Newcastle : réminiscence des tactiques policières lors des grèves de mineurs de 1984-85. Pour les mobilisations ultérieures on préféra utiliser des minibus et en peu de temps cette tactique s’avéra payante.
 
Les « Remembrance Sunday » n’étaient qu’un motif de mobilisation parmi beaucoup d’autres qui eurent lieu dans tous les coins du pays tout au long de ces années. Ce fut particulièrement vrai tandis que de nouveaux groupes AFA se formaient et que de nouvelles zones géographiques s’organisaient [4]. Des tactiques étaient élaborées et constamment remises en question. Appeler à la mobilisation suite au travail de renseignement qui indiquait des activités fascistes était typique de la région nord : par exemple, lorsque le BNP diffusait des tracts pour les élections (et se mobiliser ne signifiait pas se contenter de manifester). AFA se regroupait, envoyait des
éclaireurs et agissait en fonction des informations collectées. Parfois la diffusion de tracts AFA ne se faisait pas uniquement pour contrer la propagande fasciste mais aussi pour fournir une raison légale d’être là. Au Northern Network (AFA Londres opérait très différemment), chaque groupe élisait un délégué pendant les mobilisations.
Le déclin
Après 1995, des mobilisations eurent encore lieu contre la National Front, par exemple à Douvres en 1997 et 1998. En interne un nouveau comité national de coordination d’AFA fut constitué en 1997. De la façon dont il fonctionnait, il était clair que ce comité était puissant et n’avait rien à voir avec l’ancien comité national. Cette
indication montre que très peu d’anarchistes étaient encore impliqués et que le Northern Network avait bien décliné. Cette année-là, le comité national d’AFA interdit à ses membres de s’associer au magazine Searchlight (car, au nom de l’antifascisme, il entretenait des contacts avec les services « anti-extrémistes » de la police NDT). En 1998, AFA Leeds et AFA Huddersfield furent expulsés par celui-ci, officiellement, pour avoir ignoré cette consigne. Le déclin continua avec ces expulsions. Il y eut quelques réactivations locales comme à Liverpool en 2000. Mais depuis 2001, peut-être même depuis bien avant, c’est peine si AFA, comme organisation nationale, existe encore.
Mais il est sûr qu’il y a eut d’autres facteurs, dont les plus flagrants sont :

- la police qui a pigé ses tactiques
- la « compétition » avec d’autres groupes antifa renommés
- le manque de renseignements qui a suivi la rupture avec Searchlight
- les combats de rue, les arrestations et les blessures résultant de cette guerre d’usure, l’âge et les responsabilités familiales des activistes qui les occupaient alors que l’arrivée de nouveaux membres était limitée.
Des ramifications

D’anciens membres d’AFA se regroupèrent et formèrent le groupe militant antifasciste « No Platform » en 2002.
D’autres encore formèrent « Antifa » en 2004. Ce dernier groupe était largement composé d’anarchistes qui reprenaient les positions d’AFA concernant l’opposition idéologique et physique aux fascistes et avaient une politique de non-coopération avec Searchlight ou quelque élément ayant des liens quelconques avec l’état. L’IWCA continua son travail électoral dans certains secteurs et obtint un petit nombre d’élus.
La majeure partie de ce texte est issue de l’article «Anti-fascist Action, an Anarchist perspective » écrit par un ancien membre d’AFA Liverpool et du Northern Network en février 2005 pour le magazine « Black Flag ».Il raconte à travers les expériences d’anciens membres de Liverpool ou d’ailleurs. Leurs points de vue ont été croisés pour vérifier la véracité des faits. En 2008, il a été en grande partie révisé par le site libcom.org qui l’a raccourcis, en a changé le style d’écriture qui était à la première personne, retiré certaines analyses et/ou opinions ainsi que quelques notes. Le paragraphe « Des ramifications » a été rajouté. L’article original sera bientôt disponible en ligne sur libcom.org (au moment de la traduction de ce texte, l’article original doit déjà être en ligne, à vérifier).
 
Notes :
1: Tentatives de meeting à l'hôtel Adelphi et à l'hôtel St George.
2: Informations provenant des notes prises par AFA Liverpool lors du meeting national, celles-ci étaient beaucoup plus détaillées que les notes officielles.
3: DAM s'est autodissout pour donner naissance à la Solidarity Federation en 1994 dont le but était de construire une organisation de classe basée sur des principes anarchosyndicalistes et sur des réseaux industriels et communautaires plutôt que de se contenter d'être un groupement anarchosyndicaliste (voire: www.directaction.
org.uk). Cette nouvelle organisation ne fut pas rejointe par tous les anciens membres de DAM. Si vous voulez le point de vue d'un membre de DAM sur les événements concernant AFA Londres durant ces années, vous pouvez lire : Bash the Fash, Anti-Fascist Recollections 1984-93 de K. Bullstreet, publié par Kate Sharpley Library, BM Hurricane London, WC1N3XX.
4: L'Ecosse existait en tant que région depuis 1993. En 1994 naquit la région des Midlands et des initiatives ont été prises pour organiser une région sud. En 1996, la liste des contacts publics AFA (diffusée dans Fighting Talk) incluait 12 groupes du nord, 12 du sud (dont Londres), 4 des Midlands, 3 en Ecosse et 1 au Pays de Galles.
Certains groupes n’apparaissaient pas dans cette liste: Doncaster, Chesterfield et Mansfield. Ces groupes variaient aussi en termes de membres et de ressources et servaient souvent de contacts pour de vastes secteurs.
 
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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 21:46

Longtemps, les manuels d’histoire ont prétendu que la libération de Paris a commencé le 25 août 1944. Après avoir lu le livre de la journaliste Evelyn Mesquida paru au Cherche-Midi, ils vont devoir corriger leur « erreur ». C’est en effet le 24 août 1944 que la 9e compagnie de la 2e division blindée du général Leclerc est entrée dans Paris par la porte d’Italie. Le capitaine Raymond Dronne était à la tête de la Nueve, un régiment composé de républicains espagnols, dont pas mal d’anarchistes, qui espéraient finir leur lutte antifasciste à Madrid. Un espoir déçu, pour ne pas dire trahi.

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Impossible de parler de la Nueve sans remonter à la guerre d’Espagne, guerre civile et révolutionnaire où tout un peuple osa rêver d’un autre futur. A partir du 17 juillet 1936, date du soulèvement franquiste au Maroc, les Espagnols durent lutter pendant trente-trois mois contre le fascisme international (Hitler, Mussolini et Salazar prêtaient main-forte au général Franco) et contre quelques faux amis avant d’affronter l’insoutenable « Retirada », une retraite infernale qui les conduisait vers la mort (ce fut le cas notamment pour le poète Antonio Machado à Collioure) ou dans des camps de concentration français.


Après la victoire des troupes franquistes, fin janvier 1939, une effroyable fourmilière se rua vers la France. Une marée humaine qui échoua, sous la pluie ou la neige, sur des plages aujourd’hui recherchées par les estivants. Peu de vacanciers savent que les sites où ils lézardent furent d’ignobles lieux de souffrances et même les cimetières de milliers d’Espagnols victimes du froid, de la faim, de la gangrène, de la dysenterie, du désespoir. Désarmés, humiliés, parqués comme des bêtes, couverts de poux et de gale, maltraités par les tirailleurs sénégalais, les « rouges » échappaient aux balles fascistes pour connaître une nouvelle barbarie à la française dans une vingtaine de camps situés dans le Sud-Ouest (Argelès, Saint-Cyprien, Le Vernet, Gurs, Agde, Bram, Septfonds…). Dans son livre La Lie de la terre, Arthur Koestler écrit que le camp du Vernet où il a été emprisonné se situe « au plus haut degré de l’infamie ».


Parmi les vaincus, on comptait des nuées d’« extrémistes dangereux », c’est-à-dire des militants très politisés, des combattants aguerris et des dynamiteurs redoutables. Le camp du Vernet regroupait à lui seul 10 200 internés dont la quasi-totalité des anarchistes de la 26e division qui a succédé à la célèbre colonne Durruti. Que faire de ce gibier de potence ? Les autorités françaises en envoyèrent bon nombre, plus de 30 000, dans une cinquantaine de camps de travail disciplinaires situés en Afrique du Nord (Relizane, Bou-Arfa, Camp Morand, Setat, Oued-Akrouch, Kenadsa, Tandara, Meridja, Djelfa…). Véritables esclaves, victimes de tortures et d’assassinats, les Espagnols construisirent des pistes d’aviation, participèrent à la construction de la voie ferrée transsaharienne qui devait relier l’Algérie au Niger. Les anarchistes espagnols avaient été convertis en « pionniers de cette grande œuvre humaine » comme l’annonça le journal Aujourd’hui.


L’engagement dans la Légion fut une curieuse alternative offerte aux combattants espagnols. Entre la Légion et la menace d’un retour en Espagne (où une mort certaine les attendait), le choix n’était pas simple, mais néanmoins rapide. Ceux qui furent incorporés dans le 11e régiment se retrouvèrent ainsi sur la ligne Maginot… D’autres iront dans le 11e bataillon de marche d’outre-mer qui participa à la formation de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère qui combattit contre les Allemands dans les neiges norvégiennes avant de batailler en Libye, en Syrie, en Egypte, en Tunisie… Engagés parfois juste pour survivre ou recevoir des soins vitaux, ballottés entre les revers militaires de la France et les rivalités au sein des forces alliées, les Espagnols étaient comme des bouchons dans une mer déchaînée.


Si de nombreux Espagnols évadés des camps avaient rejoignirent la Résistance en France, c’est en Afrique que d’autres allaient contribuer à écrire un chapitre de l’histoire de la 2e DB. Début 1943, après le débarquement allié en Afrique du Nord, des Espagnols libérés des camps de concentration du Sahara (majoritairement des anarcho-syndicalistes de la CNT) composèrent un bataillon de corps francs. Une autre compagnie commandée par Joseph Putz, officier français héros de 14-18 et de la guerre d’Espagne, intégra aussi d’anciens prisonniers espagnols. Ce genre d’unités de combat déplaisaient fortement à certains officiers français formatés par Vichy et fraîchement gaullistes. Après la reprise de Bizerte, où les Espagnols pénétrèrent les premiers, la presse d’Alger et les généraux américains saluaient cependant « l’habileté de ces guerriers primitifs »

La 2e DB vit le jour au Maroc, dans la région de Skira-Temara, au sud de Rabat, le 24 août 1943. Un an après, jour pour jour, l’une de ses compagnies, la Nueve, allait libérer Paris. Si Leclerc était el patron pour les Espagnols, Raymond Dronne en était el capitàn. La Nueve fut l’une des unités blindées du 3e bataillon du régiment de marche du Tchad appelé aussi le « bataillon espagnol ». Cent quarante-six hommes de la Nueve, sur cent soixante étaient espagnols ou d’origine hispanique. On y parlait le castillan. Les ordres étaient donnés en espagnol et même le clairon sonnait à la mode espagnole. Les anarchistes y étaient nombreux. Des hommes « difficiles et faciles » selon le capitaine Dronne. Difficiles parce qu’ils ne respectaient que les officiers respectables. Faciles parce leur engagement était total quand ils respectaient leurs officiers. Antimilitaristes, les anars étaient des guerriers expérimentés et courageux. Plus guérilleros que soldats, ils menaient une guerre très personnelle. « On avait tous l’expérience de notre guerre et on savait ce qu’il fallait faire, se souvient German Arrue, ancien des Jeunesses libertaires. On se commandait nous-mêmes. On était une compagnie de choc et on avait tous l’expérience d’une guerre dure. Les Allemands le savaient… »

Autre originalité, les Espagnols ont baptisé leurs half-tracks avec les noms de batailles de la guerre d’Espagne : Guadalajara, Brunete, Teruel, Ebro, Santander, Guernica. Pour éviter les querelles, les noms de personnalités avaient été interdits. Par dépit et dérision, des anarchistes qui souhaitaient honorer Buenaventura Durruti, grande figure de la CNT et de la FAI, avaient alors baptisé leur blindé « Les Pingouins ». D’autres encore s’appelaient « Don Quichotte » ou « España cañi » (Espagne gitane). Raymond Dronne ne fut pas en reste quand il fit peindre sur sa jeep un joli « Mort aux cons ».
« A la playa ! A la playa ! » Avec un humour noir datant des camps de concentration de 1939, les Espagnols plaisantaient en mer avant de débarquer dans la nuit du 31 juillet au 1er août près de Sainte-Mère-Eglise. La division Leclerc était la première troupe française a mettre les pieds en France depuis quatre ans. Zigzaguant entre les positions nazies, la 2e DB avala les kilomètres d’Avranches au Mans. Avançant cachée dans des chemins discrets et des sentiers touffus, la Nueve roulait vers Alençon en combattant et capturant de nombreux Allemands (qu’ils donnaient aux Américains contre de l’essence, des bottes, des mitrailleuses ou des motos, selon le nombre et le grade des ennemis). La bataille de Normandie passa par Ecouché. Les Espagnols fonçaient « comme des diables » sur les soldats des 2e et 9e Panzerdivisions. Plus drôle, le capitaine Dronne mentionne une anecdote amusante dans ses Mémoires. Les anarchistes et autres anticléricaux se cotisèrent pour que le prêtre du coin puisse se racheter une statue du Sacré-Cœur. La sienne n’avait pas survécu aux combats. La statue achetée avec l’argent des bouffeurs de curés est restée en place jusqu’en 1985.


Contrariant les plans américains, Leclerc décida, le 21 août, de lancer ses troupes sur Paris. De Gaulle approuva immédiatement. Le 23 à l’aube, la division se mettait en route avec le régiment du Tchad en tête et la Nueve en première ligne. Le 24 au matin, sous la pluie, les défenses extérieures de Paris étaient atteintes. Les combats contre les canons allemands furent apocalyptiques. Parallèlement, Dronne mettait le cap sur le cœur de la capitale par la porte d’Italie. La Nueve arrivera place de l’Hôtel-de-Ville vers 20 heures. Le lieutenant Amado Granell, ex-capitaine de la Colonne de Fer, fut le premier officier « français » reçu par le Conseil national de la résistance. Georges Bidault, président du Conseil, posa avec lui pour la seule photo que l’on connaisse de ce moment historique. Le journal Libération la publia le 25 août.
« C’est les Français ! » criaient les Parisiens. Quand la rumeur annonça qu’il s’agissait en fait d’Espagnols, de nombreux compatriotes accoururent. Plus de 4 000 Espagnols engagés dans la résistance intérieure participèrent à l’insurrection parisienne. La nuit fut gaie. Dronne s’endormit bercé par les hymnes républicains. « Quelle joie pour ces Espagnols combattants de la liberté ! », écrivit-il plus tard.


Plus de 20 000 Allemands bien armés occupaient encore Paris. Leclerc et son état-major entrèrent par la porte d’Orléans où l’accueillit une délégation des Forces françaises de l’intérieur. Le général de Gaulle l’attendait gare Montparnasse. Le nettoyage n’était pas terminé. Une colonne de la Nueve fut chargée de déloger les Allemands d’un central téléphonique. Appuyée par la Résistance, la 2e DB partit combattre autour de l’Opéra, de l’hôtel Meurice, des jardins du Luxembourg, de l’Ecole militaire… Le 25 août au matin, un résistant espagnol, Julio Hernandez, déployait le drapeau républicain, rouge, jaune et violet, sur le consulat d’Espagne. Il fut moins facile d’abattre les forces d’élite allemandes qui défendaient l’hôtel Meurice. Ce sont encore des Espagnols, Antonio Gutiérrez, Antonio Navarro et Francisco Sanchez, qui partirent à l’assaut des lieux avec grenades et mitraillettes. Il désarmèrent le général Dietrich von Choltitz, gouverneur militaire de Paris, et son état-major.  

 

Le 26 août, la Nueve fut salué par de Gaulle et reçut les honneurs militaires. Au risque de déplaire à de nombreux soldats français, de Gaulle chargea la Nueve de le couvrir jusqu’à Notre-Dame. Précaution utile pour éliminer les miliciens qui tiraient lâchement sur la foule en liesse. De Gaulle et Leclerc furent également protégés par la Nueve dans la cathédrale même. Des tireurs isolés y sévissaient. Amado Granell ouvrait la marche dans une grosse cylindrée prise à un général allemand. Curieuse escorte que ces half-tracks nommés Guernica, Teruel, Résistance et Guadalajara qui arboraient côte à côte drapeaux français et drapeaux républicains espagnols… Un autre drapeau républicain, de plus de vingt mètres de long celui-là, fut déployé à leur passage par des Espagnols, hommes, femmes et enfants, survoltés.


Après un temps de repos dans le bois de Boulogne où les combattants reçurent la visite de Federica Montseny (militante CNT et ancienne ministre de la Santé du gouvernement républicain), de camarades anarcho-syndicalistes, mais aussi d’admiratrices… le moment de repartir vint le 8 septembre. De nouveaux volontaires, dont des Espagnols de la Résistance, s’étaient engagés dans les troupes de Leclerc pour continuer le combat, mais une page se tournait. Les Espagnols reçurent l’ordre d’enlever leurs drapeaux des half-tracks désormais légendaires.
Avant d’arriver au QG de Hitler, à Berchtesgaden, la Nueve traversa des batailles épiques dans des conditions souvent extrêmes à Andelot, Dompaire, Châtel, Xaffévillers, Vacqueville, Strasbourg, Châteauroux… Les Allemands subirent de gros revers, mais les pertes humaines étaient aussi importantes chez les Espagnols. « On a toujours été de la chair à canon, un bataillon de choc, soutient Rafael Gomez. On était toujours en première ligne de feu, tâchant de ne pas reculer, de nous cramponner au maximum. C’était une question d’honneur. » Question de revanche aussi contre les nazis qui ont martyrisé le peuple espagnol et déporté des milliers de républicains à Buchenwald et à Mauthausen.


Vainqueurs d’une course contre les Américains, les Français, dont des combattants de la Nueve, investirent les premiers le « nid d’aigle » de Hitler le 5 mai. Après avoir mis hors d’état de nuire les derniers très jeunes nazis qui défendaient la place jusqu’à la mort, officiers et soldats burent du champagne dans des coupes gravées « A H ». Les soldats glanèrent quelques souvenirs (jeu d’échecs, livres anciens, cristallerie, argenterie…) qui améliorèrent ensuite un ordinaire parfois difficile. Les médailles pleuvaient pour les Espagnols rescapés, mais la victoire était amère. Les projets de ces révolutionnaires internationalistes ne se limitaient pas à la libération de la France. « La guerre s’est arrêtée malheureusement, regrettait encore, en 1998, Manuel Lozano, ancien des Jeunesses libertaires. Nous, on attendait de l’aide pour continuer le combat et libérer l’Espagne. »  

 

Le livre d’Evelyn Mesquida, enfin traduit en français par le chanteur libertaire Serge Utge-Royo, est étayé par de nombreuses références historiques, mais aussi par les témoignages des derniers héros de la Nueve recueillis entre 1998 et 2006. Ce qui donne un relief et un souffle extraordinaires. Evadés des camps de concentration, déserteurs de la Légion, anciens des corps francs… chacun avait un parcours singulier. Antifascistes viscéraux, tous étaient pressés d’aller régler son compte à Franco. « Il y a eu des Espagnols si désespérés de voir que l’aide ne venait pas qu’ils en ont perdu la tête et sont partis vers la frontière, sans vouloir en écouter davantage… Ils sont tous morts », explique Fermin Pujol, ancien de la colonne Durruti et de la 26e division. Amado Granell, le premier soldat français reçu à Paris, retourna clandestinement en Espagne en 1952. Il mourut à 71 ans dans un accident de la route près de Valence. Dans son journal, le capitaine Dronne écrit qu’on aurait trouvé des traces de balles sur la voiture…

Les manuels scolaires ont gommé la présence des Espagnols dans la Résistance ou dans les forces alliées et de nombreuses personnes s’étonnent d’apprendre que des républicains espagnols, dont nombre d’anarchistes, ont joué un rôle important dans la lutte contre les nazis et la libération de Paris. Comment s’est opérée cette amnésie générale sur fond de patriotisme véreux ? Dans la préface de l’ouvrage, Jorge Semprun, ancien résistant communiste déporté et ancien ministre de la Culture espagnol, l’explique. « Dans les discours de la Libération, entre 1944 et 1945, des centaines de références furent publiées sur l’importance de la participation espagnole. Mais peu après, à la suite de la défaite allemande et la libération de la France, apparut tout de suite la volonté de franciser – ou nationaliser – le combat de ces hommes, de ceux qui luttèrent au sein des armées alliées comme au sein de la Résistance. Ce fut une opération politique consciente et volontaire de la part des autorités gaullistes et, dans le même temps, des dirigeants du Parti communiste français. Quand arriva le moment de réécrire l’histoire française de la guerre, l’alliance communistes-gaullistes fonctionna de façon impeccable. »  

 

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Luis Royo est le seul membre de la Nueve a avoir reçu un hommage officiel de la mairie de Paris et du gouvernement espagnol en 2004 à l’occasion de la pause d’une plaque sur le quai Henri-IV près de l’Hôtel-de-Ville. En 2011, surveillés de près par la police, une poignée d’ami-e-s de la République espagnole, dont Evelyn Mesquida, s’est regroupée dans l’indifférence quasi générale lors de la commémoration de la libération de Paris.
« Avec l’histoire de la Nueve, on possède un thème de grand film », affirme Jorge Semprun. Assurément. Le plus bel hommage que l’on pourrait rendre aux milliers d’Espagnols combattants de la liberté serait surtout de poursuivre leur lutte pour un autre futur.



http://florealanar.wordpress.com/2012/08/25/la-veritable-histoire-de-la-liberation-de-paris/

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