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Site d'information des Redskins de Limoges, collectif antifasciste informel et contre-culturel. Nous avons la conviction que si la première étape de la lutte antifasciste se joue bel et bien sur le terrain des idées, l'échéance suivante sera celle de la confrontation physique. Notre objectif est donc de sensibiliser les organisations et personnes à la nécessité de se préparer mentalement et physiquement contre le fascisme. mail: peaux_rouges@yahoo.fr

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Emile Pouget - l'Action Directe (CGT)

 
LA TACTIQUE
L'ACTION DIRECTE

 

De la constitution en bloc autonome des travailleurs — bloc qui manifeste avec une grandissante acuité la lutte de classe — devaient résulter des moyens d'action adéquats à cette forme de groupement et aux tendances qu'il exprime.

C'est ce qui s'est produit. Les méthodes d'action de l'organisation confédérale ne s'inspirent pas de l'idée démocratique vulgaire ; elles ne sont pas l'expression du consentement d'une majorité dégagée par le procédé du suffrage universel. Il n'en pouvait d'ailleurs pas être ainsi, dans la plupart des cas, car il est rare que le syndicat englobe la totalité des travailleurs ; trop souvent, il ne groupe qu'une minorité. Or, si le mécanisme démocratique était pratiqué par les organisations ouvrières, le non-vouloir de la majorité inconsciente et non syndiquée paralyserait toute action. Mais la minorité n'est pas disposée à abdiquer ses revendications et ses aspirations devant l'inertie d'une masse que l'esprit de révolte n'a pas animée et vivifiée encore. Par conséquent, il y a, pour la minorité consciente, obligation d'agir, sans tenir compte de la masse réfractaire, et ce, sous peine d'être forcée à plier l'échine, tout comme les inconscients.

 

Au surplus, la masse amorphe, pour nombreuse et compacte qu'elle soit, serait très mal venue à récriminer. Elle est la première à bénéficier de l'action de la minorité, c'est elle qui a tout le profit des victoires remportées sur le patronat. Au contraire, les militants sont souvent les victimes de la bataille ; les patrons les pourchassent, les mettent à l'index, les affament, et ce, avec la complicité  du gouvernement.

Donc l'action syndicale, si infime que soit la minorité militante, n'a jamais une visée individuelle et particulariste; toujours elle est une manifestation de solidarité et l'ensemble des travailleurs intéressés, quoique n'y participant en rien, est appelé à bénéficier des résultats acquis.

Qui pourrait récriminer contre l'initiative désintéressée de la minorité ? Ce ne sont pas les inconscients, que les militants n'ont guère considérés que comme des zéros humains, n'ayant que la valeur numérique d'un zéro ajouté à un nombre, s'il est placé à sa droite. Que ne viennent-ils au syndicat? Il n'est pas un groupement fermé ; d'ailleurs, loin de se passer de leur concours, les militants s'efforcent de les syndiquer, d'avoir leur appui.

Ainsi apparaît l'énorme différence de méthode qui distingue le syndicalisme du démocratisme ; celui-ci, par le mécanisme du suffrage universel, donne la direction aux inconscients, aux tardigrades (ou mieux à leurs représentants) et étouffe les minorités qui portent en elles l'avenir.  La méthode syndicaliste, elle, donne un résultat diamétralement opposé : l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés, et sont appelées à agir, à participer au mouvement, toutes les bonnes volontés.

Une formule expressive, heureuse, de parfaite limpidité, est venue condenser et résumer la tactique du syndicalisme révolutionnaire : l'Action directe.

À bien voir, l'Action directe n'est pas chose neuve — sa nouveauté est d'être la formulation théorique d'un  mouvement —, car autrement elle est la raison d'être de tout syndicat. Dès qu'il s'en constitue un, on peut inférer que, consciemment ou inconsciemment, les travailleurs qui le composent visent à faire leurs affaires eux-mêmes,  à lutter directement sans intermédiaires, sans se fier à d'autres qu'à soi pour la besogne à accomplir. Ils sont logiquement amenés à faire de l'Action directe — c'est-à-dire de l'action syndicale, indemne de tout alliage, sans compromissions capitalistes ou gouvernementales, sans intrusion dans le débat de «personnes interposées».

Ainsi, la caractéristique de l'Action directe est d'être une manifestation spontanée ou réfléchie, mais sans intervention d'agent extérieur, de la conscience et de la volonté ouvrière, et ce, indépendamment de son intensité. Celle-ci est affaire de circonstances, de résistance à vaincre. Action directe n'est pas, fatalement, synonyme de violence : elle peut se manifester sous des allures bénévoles et pacifiques ou très vigoureuses et fort violentes, sans cesser d'être — en un cas comme en l'autre — de l'Action directe.

Elle est, en outre, variée en ses modalités, suivant que l'attaque est plus expressément dirigée contre les capitalistes ou contre l'État. Contre celui-ci, l'Action directe se matérialise sous forme de pression extérieure, tandis que, contre le patronat, les moyens communs sont la grève, le boycottage, le label, le sabotage.

Il est bien évident qu'une catégorisation trop systématique pécherait par étroitesse ; ces diverses modalités peuvent se manifester au cours d'un même conflit et simultanément.

 

Il faut noter, en outre, que, si l'Action directe est la dominante du syndicalisme français, elle n en est cependant pas l'unanime tendance. Il y a, au sein de la Confédération — comme en tout groupement —, deux pôles: à côté des éléments révolutionnaires, survivent des groupements «réformistes», à manifestations hétérogènes, mais qui peuvent cependant se rattacher à deux conceptions : le corporatisme et l'interventionnisme.

Observons de suite que ceux qui se réclament de l'une ou de l'autre de ces tendances ont dû, sous l'influence confédérale, modifier leurs concepts et leur orientation. Les heurts résultant des divergences doctrinales vont s'atténuant, grâce à une graduelle marche en avant des éléments «réformistes», qui en sont venus à accepter les fins révolutionnaires d'expropriation capitaliste que poursuit la Confédération.

À l'origine, le corporatisme, en limitant son action à  des améliorations de détail, n'ayant ni vues d'ensemble, ni idéal, ni d'autre horizon que la frontière corporative, ne menaçait en rien la société capitaliste. D'autre part, l'espoir en l'intervention de l'État qui, parce que saturé de démocratisme, se ferait bon gendarme en faveur des exploités aboutissait aux mêmes fins conservatrices. De l'une et l'autre conception découlait la collaboration de classes, substituée à la lutte de classe, pierre angulaire du syndicalisme.

 

Cette orientation déviatrice et pacifiste, qui est en voie d'extinction, les pouvoirs publics cherchent à la revivifier par des mesures législatives qui tendent à subordonner les syndicats à l'État, à restreindre leur champ d'activité et à parlementariser leur action. Dans cet ordre a été institué le «Conseil supérieur du travail», où siègent des élus ouvriers et patronaux, avec pour fonction de «mâcher» les lois ouvrières au Parlement — qui, la plupart du temps, n'avale pas cette pâtée. Le gouvernement avait aussi institué des «Conseils du travail» qui n'ont jamais fonctionné d'ailleurs, et où délégués ouvriers et patronaux auraient solutionné les conflits économiques, de même encore, il songe à octroyer aux syndicats la capacité juridique et commerciale, espérant les entraîner sur le terrain capitaliste où les appétits mercantiles et financiers leur feraient oublier la lutte de classe ; un autre projet de même ordre est la réglementation des grèves par l'arbitrage obligatoire, qui n'aurait d'autre conséquence que d'énerver la résistance ouvrière et d'étrangler le droit de grève.

 

L'accueil fait dans les milieux ouvriers à ces projets de réaction syndicale n'est pas pour enchanter le gouvernement: les travailleurs ont percé à jour son machiavélisme  et ils refusent énergiquement les cadeaux qu'on rêve de leur octroyer. La tendance révolutionnaire n'a donc pu être enrayée et il apparaît, de plus en plus, à la classe ouvrière, qu'il n'y a pas d'autre solution aux conflits économiques que celle résultant du choc des deux forces en présence.

 

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I. — La grève

 

Au premier plan des moyens d'action, le plus à la portée des travailleurs est le refus du travail — la grève. Ont recours à elle les travailleurs inorganisés de même que les travailleurs organisés.

En effet, la grève n'implique pas l'existence d'un syndicat. Dans les centres où les travailleurs végètent, sans lien entre eux, poussière humaine à la merci de l'exploiteur, elle est souvent le prélude du groupement quand le joug se fait trop écrasant, c'est à la grève que les victimes ont recours, et alors ce soulèvement spasmodique nécessite une coalition momentanée qui, sous l' action des plus conscients, devient l'embryon d'un syndicat.

Dans la grève de travailleurs organisés, il entre davantage de méthode et de conscience révolutionnaire, et la portée économique du conflit n'est pas limitée aux seules questions du litige ; la grève apparaît alors comme un épisode de guerre sociale.

 

Il est nécessaire de noter que l'appréciation des travailleurs sur la valeur de la grève en tant que moyen révolutionnaire s'est considérablement modifiée sous l'influence du syndicalisme. La grève n'est plus regardée comme un «mal» fatal, inévitable, un abcès qui, en crevant, manifesterait brutalement l'antagonisme du capital et du travail, mais sans profit possible et immédiat pour ce dernier. Elle a subi une modification parallèle à celle subie par l'idée de révolution. La révolution n'est plus considérée comme une catastrophe devant éclater en des jours proches ou lointains ; elle est tenue pour un acte se matérialisant journellement, grâce à l'effort de la classe ouvrière en révolte, et la grève est considérée comme l'un des phénomènes de cette révolution. Par conséquent, celle-ci n'est plus tenue pour un «mal» ; elle est l'heureux symptôme d'un accroissement de l'esprit de révolte et elle se manifeste comme un phénomène d'expropriation partielle du capital. Il est reconnu que ses résultats ne peuvent être que favorables à la classe ouvrière ; au point de vue moral, il y a accroissement de la combativité prolétarienne et, du côté matériel, l'assaut donné sur un point à la société capitaliste comporte une diminution des privilèges de la classe exploiteuse, qui se traduit par un accroissement en bien-être et en liberté pour la classe ouvrière.

 

Cette conception de la grève rend vivante, et de tous les instants, la lutte de classe; elle donne aux conflits économiques une grandissante acuité; d'elle découle, logiquement et par extension, la notion de grève générale.

Multiples peuvent être les causes de grève, toute compression, toute exploitation pouvant susciter le conflit cependant, une classification peut s'esquisser comme suit : grèves offensives (demandes d'améliorations de tout ordre) ; grèves défensives (pour s'opposer à la reprise par le patron d'améliorations réalisées) ; grèves de dignité (engagées pour se soustraire à l'insolence de chefs ou contremaîtres ou pour obtenir la suppression de pratiques humiliantes, telle la «fouille» en certains ateliers) ; grèves de solidarité (déclarées sans motif autre qu'un acte de solidarité envers un ou plusieurs camarades ou, encore, envers une autre corporation).

La déclaration de grève, dans la plupart des Fédérations, est laissée à l'initiative des intéressés.

Ainsi, les statuts de la Fédération des Cuirs et Peaux disent:

«Tout syndicat déclarant la grève devra en aviser le Comité fédéral, avant de commencer la lutte. Le Comité fédéral, sans avoir le droit de s'opposer à la résolution prise par le syndicat, pourra, néanmoins, faire des objections s'il le juge nécessaire.»

 

Il est naturel que la Fédération intéressée au conflit soit avisée: cela n'entache en rien l'autonomie du syndicat. Exception est faite en cas de grève défensive, la cessation de travail ne comportant pas d'atermoiements.

Cet esprit anime la majeure partie des Fédérations corporatives; il en est cependant quelques-unes, entre autres la Fédération des travailleurs du Livre, qui stipulent strictement que la déclaration de grève est subordonnée à la décision du Comité central.

Cette différence d'attitude fédérative s'explique par la différence de tactique de lutte : pour ces dernières Fédérations, l'argent est le nerf de la guerre et elles comptent surtout sur l'appui financier qu'elles peuvent donner aux grévistes ; il leur semble donc normal que, la caisse devant être engagée, ceux pour qui elle va être écornée attendent l'avis du Comité.

Au contraire, dans les autres Fédérations, sans faire fi des moyens pécuniaires, ce n'est pas d'eux principalement qu'est escomptée la victoire : c'est de l'élan, de l'attitude révolutionnaire, de la vigueur agressive des grévistes qu'est espéré le succès. L'appui financier est, en grande partie, dû à des souscriptions volontaires et l'alimentation des grévistes est assurée par des «marmites communistes». La grève acquiert ainsi des aspects de bataille sociale qu'anime l'ébauche communiste des «popottes».

Il arrive aussi que la grève perde son caractère de conflit partiel et que, à l'appui moral et pécuniaire des corporations voisines, s'ajoute leur appui effectif. Alors, c'est la grève se généralisant à toute une ville, c'est la vie sociale s'arrêtant pour que satisfaction soit donnée à une seule corporation — et quelquefois même pour que ne soit pas lésé un seul ou plusieurs camarades, si la cause initiale de la grève est un acte de solidarité.

 

Ainsi la grève, par ses mobiles intérieurs, par ses manifestations extérieures, dépasse le cadre corporatif et devient un épisode révolutionnaire. En dehors de la grève, moyen traditionnel de résistance au patronat, la Confédération préconise encore le boycottage et le label, ainsi que le sabotage.


II. — Boycottage et label

 

Le boycottage et le label — qui sont la contrepartie l'un de l'autre — dérivent des mêmes principes d'auto-émancipation.

Le boycottage est la mise à l'index, l'interdit jeté sur un industriel ou un commerçant, l'invite aux ouvriers de ne pas accepter de travail chez lui et, si c'est un débitant qui est boycotté, l'invite aux consommateurs de ne pas se servir à sa boutique. Outre qu'il est un moyen d'obliger le patron à céder aux revendications ouvrières, le boycottage est aussi un moyen de se défendre, en tant que consommateurs, contre la rapacité des intermédiaires qui tenteraient de récupérer, sur le dos du consommateur, les améliorations obtenues par le producteur.

Le label, dont l'action moins brutale peut paraître inspirée d'intentions plus pacifistes, est l'opposé du boycottage : il est l'invitation faite par une corporation à la masse ouvrière afin qu'elle utilise, sans qu'il lui en coûte rien de plus que la volonté de manifester son esprit de solidarité, sa force de consommation en faveur des camarades de la corporation indiquée. Et ce, de façon très simple : en se fournissant chez les commerçants et industriels que la «marque syndicale» recommande comme respectant les conditions syndicales.

 

Le label est considérablement développé dans l'industrie du Livre : les imprimeurs qui occupent des ouvriers syndiqués intercalent, à côté de leur firme, la «marque syndicale», délivrée par la Fédération et qui est l'attestation que ce travail a été exécuté par des ouvriers syndiqués. Rares sont encore les autres corporations qui imposent le label industriel. Mais, dans d'autres branches, telle l'Alimentation ou chez les Coiffeurs, une pancarte «affiche-label» délivrée par la Fédération et la Confédération, indique à la clientèle que sont syndiqués les ouvriers ou employés de la maison.

Le label est donc l'invitation faite par une corporation à la masse ouvrière d'utiliser (sans autre effort que celui exigé par une pensée de solidarité) sa force de consommation en faveur des camarades de la corporation indiquée. Malgré qu'en apparence le label ne soit pas une manifestation d'un révolutionnarisme flamboyant, il n'en dérive pas moins du même principe : les travailleurs luttant et se défendant contre le capitalisme, directement et par leurs propres forces, sans se reposer sur une puissance extérieure.


III. — Sabotage

 

Le sabotage est la mise en pratique de la maxime: «À mauvaise paye, mauvais travail» ; il frappe le patron au cœur, c'est-à-dire au coffre-fort. Le sabotage s'effectue tantôt par un ralentissement dans la production, tantôt par de la malfaçon ; tantôt même il s'attaque à l'instrument de production. Dans le commerce, le sabotage s'effectue par le gaspillage de l'objet vendu, dont le commis fait au besoin profiter l'acheteur, ou encore par la rebuffade envers ce dernier, de manière à le pousser à s'approvisionner ailleurs. Le sabotage est, le plus souvent, l'acte individuel venant souligner la revendication collective. Il est bon d'ajouter que la crainte du sabotage est un calmant précieux et suffit souvent à ramener les patrons récalcitrants à de meilleurs sentiments.

 

Un exemple de l'efficacité du sabotage est la conquête par les ouvriers coiffeurs parisiens, du repos hebdomadaire et aussi de la diminution de la durée d'ouverture des salons de coiffure. C'est par le «badigeonnage» des  devantures patronales avec un produit caustique détériorant la peinture que cette corporation a conquis les améliorations précitées. En l'espace de trois ans, sur les 2000 boutiques de coiffure de Paris, il n'y en a peut-être pas cent qui n'aient pas été badigeonnées au moins une fois, sinon plusieurs. Aussi, les résultats en sont intéressants: au lieu de veiller, le soir, jusqu'à des heures très tardives, les salons de coiffure ferment, en moyenne, à 8 heures ; de plus, ils ferment un jour par semaine (le lundi ou le dimanche) depuis le 1er mai 1906.


IV. — La lutte contre l'État

 

Les moyens d'action que nous venons d'esquisser rapidement, outre qu'ils concernent principalement la lutte immédiate, se rapportent surtout à la bataille contre le patron. Mais le syndicalisme exerce une action sociale qui, sans se manifester par une participation directe à la vie parlementaire, n'en a pas moins pour objet de ruiner l'État moderne, de le briser, de l'absorber. Poursuivant l'émancipation intégrale, il ne peut se borner à vouloir libérer le travailleur du capitalisme et le laisser sous le joug de l'État. Seulement, la lutte contre les pouvoirs publics n'est pas menée sur le terrain parlementaire, et cela parce que le syndicalisme ne vise pas à une simple modification du personnel gouvernemental, mais bien à la réduction de l'État à zéro, en transportant dans les organismes syndicaux les quelques fonctions utiles qui font illusion sur sa valeur, et en supprimant les autres purement et simplement. Il serait donc inexact de déduire de ce que le syndicalisme ne cherche pas à pénétrer dans les assemblées légiférantes, en y envoyant des mandataires, qu'il est indifférent à la forme du pouvoir ; il le veut le moins oppressif, le moins lourd possible, et il travaille en ce sens par une action sociale qui, pour se manifester du dehors, n'en est pas moins efficace. A la tactique de la pénétration, qui entraînerait la classe ouvrière à faire, fatalement, acte de «parti», il oppose et préfère la tactique de la pression extérieure qui dresse le prolétariat en bloc de «classe» sur le terrain économique.

Cette tactique de la pression extérieure engendre les mouvements de masse — qui sont une combinaison des modes d'action partielle, grève, boycottage, sabotage—, prodromes de la réalisation de la grève générale expropriatrice et qui, en soulevant, en unanime protestation, tout ou partie de la classe ouvrière contre les pouvoirs publics, obligent ceux-ci à tenir compte des volontés prolétariennes.

Un des plus caractéristiques de ces mouvements de masse a été, en 1903-1904, la campagne contre les bureaux de placement qui, après deux mois d'agitation grandissante, a amené le Parlement à sanctionner légalement la suppression de ces officines, ce que, depuis vingt ans, malgré pétitions et réclamations pacifiques, il s'était obstiné à refuser.

 

C'est encore des mêmes notions d'action de masse et de pression extérieure qu'a découlé la campagne d'agitation pour les huit heures qui, dans le plan législatif, a obligé le Parlement — grâce aux grandioses manifestations de mai 1906 —à légiférer sur le repos hebdomadaire. Et la relation de cause à effet est, en la circonstance, on ne peut plus tangible : le vote et la promulgation de cette loi suivent de quelques semaines le 1er Mai et, qui plus est, il faut remarquer que le Sénat était, quelques mois auparavant, en grande majorité opposé à une législation sur le repos hebdomadaire ; s'il s'y est résolu, c'est qu'il a été emporté par le mouvement, c'est qu'il s'est modifié sous la répercussion de la pression extérieure des syndicats.

Ainsi, la classe ouvrière ne borne pas son action à lutter directement contre le patron, elle lutte aussi — et toujours directement, c'est-à-dire sans recourir au parlementarisme, au système de la participation à l'œuvre gouvernementale, par voie de «personnes interposées» contre l'État, qui est l'expression défensive du patronat et, par là même, en est le souteneur obligé. Aussi, l'action ouvrière, outre les assauts qu'elle donne au pouvoir, dans le but de le faire reculer, vise-t-elle en même temps à amoindrir sa force oppressive, et ce, jusqu'à disparition complète.



V. — La grève générale

 

Le mode d'action qui permettra à la classe ouvrière de mener à bien cette œuvre, qui est celle de l'émancipation intégrale, est l'aboutissant logique de son groupement sur le terrain économique et des conceptions qui s'en dégagent : il a son expression dans l'idée de grève générale.

La grève générale est la cassure matérielle entre le prolétariat et la bourgeoisie, qu'a précédée la cassure morale et idéologique par l'affirmation de l'autonomie de la classe ouvrière. Celle-ci, après avoir proclamé qu'elle porte en elle tous les éléments réels de la vie sociale, ayant acquis la vigueur et la conscience nécessaires pour imposer ses volontés, passera à l'acte, se refusant à produire pour la classe bourgeoise, et cette révolte décisive sera la grève générale.

Ce refus de continuer la production dans le plan capitaliste ne sera pas purement négatif, il sera concomitant à la prise de possession de l'outillage social et à une réorganisation sur le plan communiste, effectuée par les cellules sociales que sont les syndicats. Les organismes corporatifs devenus les foyers de la vie nouvelle disloqueront et ruineront ces foyers de l'ancienne société que sont l'État et les municipalités. Désormais, les centres de cohésion y seront dans les fédérations corporatives, dans les unions syndicales, et c'est à ces organismes que reviendront les quelques fonctions utiles aujourd'hui dévolues aux pouvoirs publics et aux communes.

 

Cette crise révolutionnaire est préparée par les catastrophes partielles, qui sont les préliminaires de la générale expropriation capitaliste : tantôt, grèves se généralisant à une corporation (telle la grève des électriciens parisiens, celle des travailleurs des PTT) ; tantôt, grèves générales locales (comme il s'en est produit à diverses reprises dans les grands centres, Marseille, Saint-Étienne, Nantes, etc.), tantôt, mouvements de masse qui viennent, en vagues grandissantes, déferler contre le capitalisme et l'État.

 

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LES RÉSULTATS

Les bénéfices que les travailleurs français ont retirés et retirent de leur organisation de classe ne peuvent se mesurer que par approximations. Ces bénéfices sont de deux ordres : matériels et moraux, et, pour en fixer la valeur, il n'y a guère d'autre moyen d'appréciation que les résultats des conflits engagés contre le patronat.

Il faut d'abord tenir compte qu'il est des causes automatiques d'améliorations : découvertes scientifiques, développement de l'outillage industriel, rapidité des moyens de communications, etc. Mais ces progrès — dont, au surplus, la classe ouvrière ne profite qu'en très minime proportion — ne modifient pas la structure sociale et ne changent rien aux rapports qui subordonnent le travailleur au patron et au dirigeant.

Par conséquent, il ne faut enregistrer ces progrès automatiques ni comme résultats de l'action ouvrière ni comme preuves de la sympathie des capitalistes envers le prolétariat. Ne doivent être portées au compte syndical que les améliorations obtenues par la poussée ouvrière, que cette poussée s'esquisse seulement en menace ou qu'elle aille jusqu'au conflit plus ou moins brutal.


I. — Les grèves

 

Au point de vue matériel, des indications nous sont fournies par l'Office du travail, qui dresse annuellement une statistique des grèves. L'origine gouvernementale de cette statistique et la difficulté de l'établir doivent nous inciter à ne donner à ces chiffres qu'une valeur relative ; nous devons les recueillir comme indications générales et ne pas leur attribuer une trop grande exactitude.

Cette statistique ne porte que sur les conflits déclarés et non sur ceux qui ont pu se solutionner à l'amiable, avant la crise de cessation de travail.

En la décennie 1890-1900, sur 100 grèves, la proportion de résultats a été: réussites, 23,8 % ; transactions, 32,2 % ; échecs, 43,8 %. Si, au lieu de se borner à examiner le simple pourcentage des grèves, on cherche le pourcentage des résultats par nombre de grévistes, on trouve: réussites, 18,4 % ; transactions, 43,33 % ; échecs, 37,36 %.

 

En cette dizaine d'années, il y a donc eu 56 grèves sur 100 qui se sont terminées par des améliorations plus ou moins considérables en faveur des ouvriers ; et, sur un cent de travailleurs, il y en a eu 61,38 qui ont retiré un bénéfice matériel de ces conflits.

Dans les quatre années qui suivent (de 1901 à 1904), il a été enregistré 2628 grèves qui ont englobé 718 306 travailleurs. Les résultats sont les suivants:

644 grèves (soit 24 %) se sont terminées par une réussite ; 995 (soit 38 %) par une transaction; 989 (soit 37,8 %) par un échec. En examinant le chiffre des grévistes, on trouve que 14 % ont obtenu satisfaction (98 978), que 65 % ont eu satisfaction partielle (462 976) et, comme échec, seulement 21 % (156 441 grévistes).

En ces quatre ans, par conséquent, pour 100 grèves, 62 se sont terminées favorablement (réussites ou transactions) et 37,8 défavorablement. Il y a donc, en comparaison de la décade antérieure, accroissement de résultats en faveur des travailleurs ; et cet accroissement est autrement sensible en examinant le chiffre des grévistes. Sur 100 travailleurs entrés en conflit, 79 en ont tiré un bénéfice et seulement 21 ont subi un échec.

Cet accroissement de résultats favorables est encore plus marqué par la statistique des grèves de 1906; sur 830 grèves qui ont éclaté en cette année, 184 se sont terminées par la réussite totale (soit 22,17 %); 361 par une réussite partielle (soit 43,50%); 285 par un échec (soit 34,33 %)

147 888 travailleurs ont participé à ces 830 conflits et 22872 d'entre eux ont obtenu les améliorations exigées (soit 12,87 %), 125 016 n'ont obtenu que des améliorations partielles (soit 70,37%), 29778 seulement ont subi un échec (soit 19,76 %). Ainsi, sur 100 grèves déclarées en 1905, il y a 65,67 de réussites et 34,33 d'échecs et, sur 100 travailleurs qui ont fait grève, 83,24 en ont tiré profit. La progression est caractéristique:

 

GRÈVES TERMINÉES FAVORABLEMENT

De 1890 à 1900................................................................. 56 %
De 1901 à 1904................................................................. 62 %
En 1905.............................................................................. 65,67 %

NOMBRE DE GRÉVISTES BÉNÉFICIAIRES

De 1890 à 1900................................................................. 23,38 %
De 1901 à 1904................................................................. 79 %
En 1905.............................................................................. 83,24 %

 

La raison de cet accroissement graduel de victoires ouvrières, il ne faut pas la chercher ailleurs que dans le développement de la conscience ouvrière et de la puissance de l'organisation confédérale.

Avant 1900, la Confédération du Travail n'avait pas acquis l'épanouissement actuel ; elle était tiraillée par les tendances politiciennes et, sous le ministère Waldeck-Rousseau - Millerand, les manœuvres du pouvoir tendaient à enrayer l'essor syndical, s'efforçant de domestiquer les syndicats et d'en faire des organismes d'État.

Depuis 1900, au contraire, la Confédération du Travail, faisant front à toutes les embûches, a poursuivi l'œuvre d'organisation autonome de la classe ouvrière sur le terrain économique, proclamant que le combat devait se mener avec une égale vigueur contre le pouvoir et contre le patronat. Et le développement de l'organisme confédéral, vivifié par cette attitude de lutte, a suivi une marche ascendante.

Dès lors, il est naturel que cette attitude révolutionnaire  se soit traduite, dans les faits, par une accentuation du caractère révolutionnaire des grèves et, par conséquent,  par une augmentation des solutions favorables aux travailleurs.

C'est à la vigueur déployée dans la bataille et aussi à l'idéal révolutionnaire dont sont pénétrés les ouvriers français, et non à la puissance de leurs caisses syndicales, que sont dus ces résultats. Ces constatations ne sont pas  pour les inciter à dévier de leur ligne de conduite. S'ils s'avisaient de remplacer l'élan révolutionnaire par la thésaurisation, et de n'entreprendre de mouvements qu'avec une caisse amplement garnie et avec la prudence qu'exige la crainte d'engager de gros capitaux dans une lutte dont l'issue est douteuse, auraient-ils de meilleurs résultats ? C'est peu probable. En tous les cas, la comparaison avec les résultats obtenus dans les pays où ces tactiques prédominent n'est pas défavorable à la France.

 

L'accentuation révolutionnaire du mouvement gréviste est d'ailleurs caractérisée par ce fait qu'en 1905, si l'on ne tient compte que des deux plus importantes revendications parcellaires, qui sont l'augmentation des salaires et la diminution de la durée du travail, on constate que les mouvements offensifs dominent:

Sur 177666 grévistes, près de 70% —124000 — ont exigé une augmentation de salaire et plus de 85 % ont obtenu gain de cause, totalement ou en partie.

530 000 grévistes ont réclamé une diminution du temps de travail. Sur ce nombre, près de 40 % ont eu complète satisfaction, 51% ont bénéficié d'une victoire partielle et seulement 9,35 % ont subi un échec.


II. — Les conditions du travail

 

Il faudrait pouvoir procéder à un examen d'ensemble et montrer quelle a été la répercussion heureuse de l'action syndicale sur l'amélioration générale des conditions de travail. Mais les éléments de cette appréciation manquent. Il n'est possible que de signaler quelques faits, en certaines corporations données, où la poussée syndicale a été d'une efficacité indéniable.

Ainsi, chez les bûcherons du centre de la France (Cher et Nièvre), avant la création des syndicats, les salaires oscillaient entre 80 centimes et 1 fr. 25 par jour et la durée du travail était de quinze à seize heures. Aujourd'hui, grâce à la puissance de l'organisation syndicale, le maximum de la durée du travail journalier est de dix heures, pour le travail des bois ; de plus, les conditions du travail ont été modifiées, les salaires augmentés de 40 à 50 % et le contrat collectif, ainsi qu'une sorte de commandite paysanne, remplace, pour le travail du bois, l'ancien embauchage individuel.

Dans le midi de la France, par une série de grèves (1904-1905), les ouvriers viticulteurs ont obtenu de 25 à 30 % d'augmentation des salaires, avec une durée de travail oscillant entre un maximum de huit heures et un minimum de six heures.

En dix ans, les ouvrières et ouvriers des manufactures de tabacs, qui sont très solidement groupés, ont fait passer leur salaire d'une moyenne de 5 fr. 15 à une moyenne de 5 fr. 90, pour les hommes ; dans le même laps de temps, le salaire des femmes montait d'une moyenne de 3 fr. 23 à 3 fr. 94. De plus, la journée de neuf heures a été acquise.

Les ouvriers des manufactures d'allumettes, qui sont syndiqués dans la proportion de neuf sur dix, ont, en dix ans, fait monter la moyenne des salaires : pour les hommes, de 5 francs à 5 fr. 68 ; pour les femmes, de 3 fr. 45 à 5 francs. Eux aussi ont la journée de neuf heures.

Les ouvriers des ateliers des postes, télégraphes et téléphones, ainsi que ceux occupés à la pose des lignes et à leur entretien ont obtenu, par l'effort syndical, la journée de huit heures et un minimum de salaire de 5 francs.

Le personnel des Arsenaux de la Marine de l'État a conquis, depuis cinq ans, la journée de huit heures.

Les ouvriers boulangers ont obtenu des augmentations de salaire allant, dans certains centres, jusqu'à 1 franc par jour.

 

Les ouvriers coiffeurs ont ramené la fermeture des salons de coiffure à des heures normales, et ce, en certaines villes, par la grève et, en d'autres, par le sabotage particulier qu'est le badigeonnage des devantures.

Malgré ce qu'elles ont de très incomplet, ces quelques indications évoquent l'importance des résultats de l'action syndicale. Il faut observer que la grève n'a pas été toujours nécessaire ; la pression syndicale a quelquefois suffi pour rendre les exploiteurs conciliants, que ceux-ci fussent des patrons particuliers ou bien l'État.

La force syndicale a, en effet, cet avantage qu'il lui est possible de s'affirmer et d'atteindre le résultat qu'elle vise par la seule menace de la lutte. Et c'est cette menace qui, en se généralisant et s'accentuant, devient la vigoureuse manifestation de puissance ouvrière qu'est la pression extérieure, exercée sur les pouvoirs publics.

C'est par la pression extérieure que fut arrachée au Parlement la suppression des bureaux de placement. Après des incidents divers, tels que mises à sac d'officines de placeurs, manifestations plus ou moins violentes, la Confédération du Travail organisait, le même jour, dans les principales villes de France, cent meetings de protestation (le 5 décembre 1903).

 

L'impression que causa cette vigoureuse campagne d'agitation — menée à bien avec de faibles ressources — amena le Parlement à légiférer contre les bureaux de placement, ce qu'il s'était refusé à faire pendant vingt ans.

C'est encore par la pression extérieure que, en 1905, les conseillers prud'hommes ouvriers de la Seine obligèrent le Parlement à modifier la loi régissant la jurisprudence prud'homale ; ils refusèrent de siéger et cette sorte de grève eut le résultat voulu.


III. — Le 1er Mai 1906 et les huit heures

 

Nul mouvement ne symbolise mieux les méthodes d'action confédérale que la campagne d'agitation pour les huit heures, qui a eu son premier épanouissement en mai 1906, en conformité à la décision prise au Congrès confédéral de Bourges, en 1904.

 

a) Le sens de la résolution de Bourges. — Cette résolution stipulait que, jusqu'au 1er mai 1906, une intense campagne d'agitation allait familiariser les travailleurs avec la nécessité de réduire à huit heures la durée du travail, leur faire comprendre que cette amélioration ne sera acquise que par leur volonté et que, par conséquent, il fallait qu'ils aient l'initiative et l'énergie de ne pas consentir à travailler plus de huit heures par jour. Le Premier Mai 1906 était indiqué comme date d'action.

Certains ont pris à tâche de déformer cette résolution, d'en dénaturer l'esprit, pour la réduire à une formule impérative et, sous prétexte qu'au 1er Mai 1906 la classe ouvrière n'a pas, d'un bond, conquis la journée de huit heures, ils ont conclu avec empressement à la «faillite» du syndicalisme révolutionnaire.

Qu'il me soit permis, à ce propos, de me citer, afin  d'indiquer le mal-fondé de cette déformation. Au lendemain du Congrès de Bourges, dans le Mouvement socialiste du 15 mars 1905, j'écrivais:

«....  Il faut comprendre que la formule «Conquête de la journée de Huit Heures» n'a pas un sens étroit et rigidement concret ; c'est une plate-forme d'action qui s'élargit jusqu'à englober toutes les conditions de travail.
La "journée de Huit Heures" est, si l'on peut s'exprimer ainsi, un mot de passe qui va permettre aux travailleurs de s'entendre facilement pour une action d'ensemble à accomplir. Cette action consistera à arracher au patronat le plus qu'il sera possible et, suivant les milieux et suivant les corporations, la pression revendicatrice pourra s'intensifier sur tel ou tel point particulier... Ainsi, pour les ouvriers de l'Alimentation, pour les Coiffeurs, etc., l'effort se concentre, momentanément, sur la conquête du repos hedomadaire...»

Et je concluais:

«Quoi qu'il advienne, le mouvement pour les huit heures portera des fruits. Le principe de physique «rien ne se crée, rien ne se perd» se vérifiera. L'effort accompli ne sera pas perdu ; toujours l'action engendre l'action...»

Tel était le sens de la résolution de Bourges qui, prise à la lettre, était une affirmation théorique, rigide, absolue, mais qui, en passant dans la réalité, devait subir —et a subi — les atténuations fatales qu'imposent les circonstances, le milieu, la vie.

 

b) Les résultats moraux. — Ce qu'il faut avant tout retenir, c'est l'énorme travail éducatif qui a découlé de cette résolution.

Pendant dix-huit mois, une propagande intense s'est faite pour les huit heures et il en est résulté la vulgarisation de la nécessité des courtes journées. Désormais, la journée de huit heures n'apparaît plus dans un lointain irréalisable — telle que l'avait posée l'imprécise propagande du socialisme dogmatique — et, qui plus est, se trouve détruit aussi le préjugé qui attribuait les conditions de vie restreinte aux faibles journées, tandis que c'est le contraire : aux courtes journées de travail correspondent les hauts salaires.

Outre cette vulgarisation, qui était indispensable pour que puissent se réaliser des améliorations portant sur la durée du travail, le caractère dominant de cette agitation a été de faire vibrer en une commune aspiration la classe ouvrière. Et non seulement le prolétariat des usines, mais encore la masse paysanne a été secouée, arrachée à ses préjugés. C'est sur cette masse, jusqu'à ces derniers temps inerte et insensible, que s'appuyaient les éléments de réaction. Or, c'est grâce à la propagande syndicaliste que les paysans viennent à la Révolution.

Grâce à l'agitation des huit heures, la classe ouvrière s'est sentie mêmes cœurs, mêmes espoirs, mêmes vouloirs. Elle a vibré à l'unisson.

La secousse a amené une cohésion plus grande. Ainsi il a été constaté que les éléments de la Confédération, qui étaient imprégnés de tendances modérées et plus corporativistes, ont subi l'entraînement et sont entrés dans le mouvement ; de sorte que l'accentuation d'action s'est faite dans l'ensemble, sur toute la ligne.

Certes, cette première levée en masse qu'ont été les journées de Mai 1906 n'a pas amené de déclenchement social. Mais elle a matérialisé la puissance d'action des travailleurs et a montré que l'entrée en lutte, sur le terrain économique, engendre les plus fécondes répercussions sociales, influençant les pouvoirs publics et agissant contre eux, aussi efficacement que contre les capitalistes .

Cette levée en masse a été le choc de deux classes. Le Travail et le Capital se sont trouvés face à face, à l'état de guerre; et le pouvoir, pour «avancé» qu'il soit au point de vue simplement politique, s'est trouvé de «l'autre côté de la barricade» — contre le prolétariat.

Cette gymnastique de révolte a eu, au point de vue moral, de précieuses conséquences : outre qu'elle a rendu la classe ouvrière plus consciente, elle lui a permis de mesurer sa force et lui a fait entrevoir ce qu'elle pourra — lorsqu'elle voudra fermement.

 

c) Les résultats matériels. — Mais l'agitation pour les huit heures et la levée en masse de Mai 1906 ont eu aussi des résultats matériels, qu'il est utile d'esquisser.

Sur le pouvoir, d'abord, la pression exercée s'est rapidement manifestée par le vote de la loi sur le repos hebdomadaire ; puis, pour étaler sa sollicitude à l'égard des travailleurs, le gouvernement a annoncé son intention de proposer que soit réduite au maximum de dix heures la durée de la journée de travail, qui est actuellement de douze heures.

Au point de vue économique, un premier résultat a été la vulgarisation de la pratique de la «semaine anglaise», c'est-à-dire la suspension du travail, dans les usines et les ateliers, le samedi après-midi. Cette pratique tend à se répandre, comme corollaire de la fermeture des magasins le dimanche et, depuis le 1er Mai 1906, elle est en usage dans nombre d'ateliers de mécanique ou de métallurgie.

Les travailleurs de l'imprimerie ont obtenu la journée de neuf heures, au lieu de dix, avec une augmentation de salaire qui est, pour le typographe parisien, de  70 centimes par jour (7 fr. 20 au lieu de 6 fr. 50). Pour les ouvriers des machines à imprimer, l'augmentation a été variable et a été surtout caractérisée par un relèvement des petits salaires.

Les lithographes, dont la Fédération se distingua par une merveilleuse campagne d'agitation, ne purent pas, malgré leur obstination, obtenir la journée de huit heures ; ils ont dû se satisfaire de celle de neuf heures dans certains centres.

 

À Paris, dans la joaillerie, la journée a été réduite à dix heures, dans les trois quarts des maisons, avec une augmentation de salaire qui a atteint jusqu'à 1 fr. 50 par jour. Dans la bijouterie, il y a eu aussi la journée de neuf heures avec, en bien des cas, augmentation de salaire, en quelques rares maisons se fait aujourd'hui la journée de huit heures.

Les infirmiers des hospices parisiens ont, par la seule pression syndicale, obtenu diverses améliorations, portant sur les congés du travail.

Les coiffeurs ont, à partir du 1er Mai 1906, donc avant la loi, imposé la fermeture des salons de coiffure un jour par semaine.

Les ouvriers terrassiers ont obtenu que, dans les prochaines adjudications, serait tentée la journée de huit heures et, pour une spécialité (les tubistes travaillant à l'air comprimé), la journée qui était de douze heures a été ramenée à huit heures, avec même salaire. De plus, le syndicat qui, avant le 1er Mai, comptait huit cents adhérents, en avait trois mille après.

 

Dans le bâtiment, les résultats n'en sont pas moins appréciables : les tailleurs de pierre qui avaient 75 centimes de l'heure ont obtenu 85 et même 90 centimes. Les ouvriers du ravalement ont obtenu neuf heures au lieu de dix et même salaire (12 francs). Les maçons limousinants, qui avaient de 60 à 65, ont monté au minimum de 70 et la majorité 75 centimes de l'heure. Les maçons-plâtriers touchaient de 75 à 80 et, de façon générale, ils ont un sou d'augmentation par heure, allant même jusqu'à 95 centimes. Les «garçons de ces corporations ont tous obtenu une augmentation oscillant entre 5 et 10 centimes ; ceux qui avaient 45 centimes sont passés entre 50 et 55 centimes ; ceux de 50 à 55 (1). En outre, le repos hebdomadaire, de façon générale, a été obtenu — et ce, avant la mise en vigueur de la loi.

Mais, outre ces satisfactions matérielles, il y a, pour le bâtiment, d'autres observations à noter : avant le mouvement de mai, sur les chantiers, les ouvriers se modelaient sur le plus «bûcheur», celui-là était l'entraîneur qui poussait à «en abattre». Aujourd'hui, c'est le contraire : on se modèle sur celui qui travaille le plus lentement, c'est lui qui est l'entraîneur —si on peut s'exprimer ainsi. La conséquence est que, pour les entrepreneurs, il y a diminution de rendement d'environ 20 à 25 %. Outre cela,  il y a, désormais, chez les ouvriers du bâtiment, un élan syndical superbe.

Chez les menuisiers où, ces dernières années, s'était constatée une regrettable apathie, le mouvement de mai a été un coup de fouet. Si, en quelques rares maisons seulement, a été obtenue la journée de neuf heures, il s'est constaté un relèvement de la conscience syndicale de très heureux présage.

Les peintres en bâtiment ont obtenu que le salaire soit porté à 0 fr. 85 au lieu de 0 fr. 75 et 0 fr. 80 par heure.

Les ouvriers des tanneries et peausseries ont obtenu la réduction de la journée de travail à dix heures au lieu de douze, avec augmentation de salaire et le repos hebdomadaire.

Ces quelques indications, bien que très incomplètes, et restreintes plutôt à Paris, montrent l'efficacité matérielle de la campagne des huit heures.

 

En province, aussi, les résultats matériels acquis ont été importants : à de très rares exceptions près, partout où l'action s'est engagée, il s'est enregistré des résultats. Une énumération, outre que fastidieuse, ne pourrait être qu'incomplète. Parmi les corporations qui ont agi et qui, en nombre de villes, ont obtenu des améliorations, citons les diverses catégories d'ouvriers du bâtiment, les ouvriers des cuirs et de la chaussure, les ouvriers de l'alimentation, les coiffeurs, les métallurgistes, les lithographes, les typographes, etc.

Telle est, en rapide raccourci, la vue d'ensemble des efforts et des conséquences, au double point de vue moral et matériel, de la campagne des huit heures, qui a eu son épanouissement au 1er Mai 1906.


IV. — Effort continu

 

Le mouvement de mai 1906 n'a pas été un aboutissement, un couronnement d'action, mais, au contraire, un commencement, un engrènement de lutte.

Pourtant, certains ont tenu à considérer cette campagne comme une «fin».

Ceux-là ont été de deux sortes : d'abord, des dénigreurs du syndicalisme, redoutant que son attraction ne détourne les travailleurs du parlementarisme et, d'autre part, les ennemis de la classe ouvrière.

Les uns et les autres — en raison de leurs mobiles particuliers — se sont évertués à travestir les événements et à présenter la campagne confédérale comme une faillite de la tactique révolutionnaire, sous le prétexte qu'au Premier Mai 1906 la journée de huit heures ne fut pas conquise d'un bond.

Cette argumentation a reçu des faits le plus éclatant des démentis. La faillite prévue, annoncée, n'est pas venue — il s'en faut !

 

Le syndicalisme révolutionnaire est plus vigoureux, puissant que jamais. À ceux qui avaient prédit sa mort, les organisations confédérées ont prouvé combien il est vivace et fécond, par le meilleur des arguments — par l'action !

Depuis mai 1906, la lutte économique s'est poursuivie — et intensifiée — avec une vigueur inlassable. Cependant ce n'est pas faute que les difficultés ne se soient accumulées sous les pas de la C.G.T.

Elle a, ces dernières années, subi un rude assaut.

Elle a été en butte aux persécutions forcenées du pouvoir, synthétisé en Clemenceau. Ce politicien crut profitable de couronner sa louche carrière en essayant, pour le compte de la haute banque et du grand patronat, de briser la Confédération. Il a échoué dans cette tentative et n'y a gagné que mépris et renom sanglant.

Ce n'est pas le lieu d'esquisser l'historique de cette période de persécution, commencée par des menaces de dissolution de la C.G.T. et qui se continua par l'incarcération de militants, par de basses et ténébreuses manœuvres et par les tueries ouvrières de Raon-l'Étape et de Villeneuve Saint-Georges.

Malgré toutes les embûches, malgré l'acuité de cette réaction, l'organisation syndicale n'en a pas moins continué son essor.

 

Sa marche en avant a été marquée par des mouvements sociaux d'une importance considérable. Tels, entre autres, la grève des électriciens, en mars 1907, l'effondrement du lock-out du bâtiment en 1908  et, en 1909, la grève de tout le personnel des P.T.T.

Ainsi, l'action syndicaliste gagne non seulement en profondeur, mais en étendue. Désormais, elle n'est plus limitée à la seule masse ouvrière. Elle a conquis — et elle conquiert tous les jours davantage — des couches qui semblaient loin de sa portée, tels les salariés de l'État (instituteurs, fonctionnaires, etc.), qui se révoltent de plus en plus contre l'Autorité étatique.

En ces circonstances encore, il s'est constaté, une fois de plus l'inefficacité de la répression. De toutes les épreuves subies, le syndicalisme sort toujours plus fort, toujours plus vigoureux !

Aussi est-on en droit de conclure que les persécutions incessantes dont le gouvernement démocratique a poursuivi les militants syndicalistes, la rigueur des répressions judiciaires, la fréquence des interventions de l'armée, etc., sont autant de preuves de la force redoutable qu'est devenue, en face du pouvoir et du patronat, la Confédération générale du Travail.

 

Nous venons d'esquisser, rapidement, la tactique et l'action de la Confédération générale du Travail. Nous avons suivi pas à pas le développement de l'organisation syndicale, noté ses caractères d'autonomie et de fédéralisme, constaté que l'action qu'engage ainsi la classe ouvrière, sur le terrain économique, ne se limite pas aux broutilles corporatives, mais s'élargit au point d'englober l'ensemble des problèmes sociaux.

Nous avons constaté les résultats de sa tactique et de ses moyens d'action, reconnu le caractère essentiellement révolutionnaire de cette pratique, même quand l'action engagée se limite à des revendications momentanées et parcellaires.

 

Nous avons vu le processus normal de la grève ; la grève, d'abord partielle, battant en brèche le capital, visant à l'exproprier partiellement de ses privilèges ; puis devenant grève de solidarité ou bien grève de corporation, accentuant son caractère social et s'attaquant non seulement au capital, mais aussi au pouvoir. Ensuite, de la grève ainsi comprise et pratiquée, nous avons vu surgir l'idée de grève générale, qui est la matérialisation de l'idée de révolution intégrale et dont la réalisation s'esquisse par les levées en masse du genre de celle de mai 1906.

C'est pourquoi, des leçons d'hier, de ce que nous avons vu et constaté, nous pouvons conclure que l'avenir est au syndicalisme et qu'il porte en lui un monde nouveau. 

 

http://kropot.free.fr/Pouget-CGT.htm

Pour compléter cet article voir également "L'Action Syndicaliste" de Victor Griffuelhes: http://kropot.free.fr/Griffuelhes-ActionSynd.htm

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P
<br /> Salut spike,<br /> vu que c'est moi qui ai mis cet article je vais te répondre.<br /> Néanmoins je n'engage que moi, je ne parle pas au nom de mes camarades qui ont peut-être d'autres avis sur la question.<br /> <br /> Comme tu le souligne et comme le dis le texte il ny'a qu'une classe prolétaire, donc il ne devrait y avoir qu'une confédération de classe.<br /> A la différence d'aujourd'hui, l'unique confédération syndicale est une réalité pour l'époque de Pouget, il n'ya que la CGT. Il y a également la FNJF (Fédération Nationale des Jaunes de France) qui<br /> arrive dans le nord, mais le syndicalisme jaune ne rentre pas dans le syndicalisme de classe et se dirige plutôt vers l'extreme droite.<br /> <br /> je pense personnellement que la division syndicale d'aujourd'hui est injustifiable. Je suis partisan de la réunification syndicale de classe.<br /> <br /> Comme ce n'est pas le lieu d'écrire un roman, je t'invite déjà à lire les autres textes de Pouget présents sur notre site mais je t'invite également à aller voir le débat sur le classe contre<br /> classe forum du sujet "1924-1926 Front Unique Antifasciste" où j'explique justement ce point de vu que tu me demande (je suis Mat-lemovice antifa).<br /> Je t'invite aussi, évidemment, à lire attentivement le site des Comités Syndicalistes Révolutionnaires qui sont les seuls à agir pour une réunification syndicale dans l'optique de Pouget.<br /> <br /> Fraternellement<br /> Pti'Mat<br /> <br /> <br />
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S
<br /> Tout d'abord merci de m'avoir fait découvrir cet auteur.<br /> Cependant, je souhaiterais connaître votre avis sur le fait que la situation actuelle vient contredire son analyse. Car pour Pouget, seul le syndicat est apte à rassembler les travailleurs sur le<br /> principe de la défense inconditionnel de défendre les intérêt des exploités. Or aujourd'hui même les syndicats sont divisés comme en atteste l'existence de la CGT, de SUD, de la CNT ect...<br /> Qu'en pensez-vous?<br /> Merci pour vos éclaircissements!<br /> Fraternelles salutations rouges et noires.<br /> Spike<br /> <br /> <br />
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